Analyse de la Joconde : lire le tableau plan par plan
Une femme assise de trois quarts, mains posées l'une sur l'autre, devant une loggia ouverte sur un paysage sans âge : l'analyse de la Joconde montre comment Léonard a construit, par la composition, la lumière et la couleur, un portrait qui paraît vivant.

- Genre
- Portrait à mi-corps
- Pose
- Assise, de trois quarts
- Composition
- Pyramidale
- Fond
- Loggia et paysage imaginaire
- Lumière
- Douce, venue de la gauche
L'analyse de la Joconde commence par une description simple : une jeune femme, Lisa Gherardini, âgée d'environ 24 ans quand Léonard entreprend le portrait en 1503, est assise dans un fauteuil, le buste tourné de trois quarts et le visage presque de face ; ses mains reposent l'une sur l'autre ; derrière elle, le muret d'une loggia ouvre sur un vaste paysage de routes, d'eau et de montagnes. Aucun bijou, aucun objet, aucun intérieur. Tout l'effet du tableau tient à la construction de la figure, à une lumière douce qui modèle sans contours et à la relation inhabituelle entre le modèle et le paysage. C'est ce que l'on peut décomposer, plan par plan.
Description de la Joconde : ce que l'on voit
| Plan | Éléments visibles | Rôle dans l'image |
|---|---|---|
| Premier plan | Les mains posées l'une sur l'autre, le bras gauche appuyé sur l'accoudoir d'un fauteuil | Base de la composition ; seuil entre le spectateur et le modèle |
| Figure | Femme à mi-corps, robe sombre au décolleté brodé d'entrelacs, manches plissées, voile transparent sur les cheveux, écharpe sur l'épaule gauche | Occupe presque toute la hauteur du panneau |
| Plan intermédiaire | Muret d'une loggia, bases de colonnes aux deux bords | Place le modèle en surplomb du paysage |
| Arrière-plan | À gauche, une route sinueuse et un lac ; à droite, un pont à arches ; au loin, des montagnes bleutées | Profondeur, temps long, atmosphère |
La tenue est sobre et ne signale pas un deuil : vêtements foncés et voile noir correspondaient à la mode des femmes aisées de Florence. En 2006, des examens menés pour le C2RMF ont mis en évidence un voile de gaze très fin sur la robe ; certains chercheurs l'ont rapproché du guarnello, vêtement porté par les femmes enceintes ou venant d'accoucher, une lecture qui reste une hypothèse. L'identité du modèle et sa vie sont développées dans qui est la Joconde.
Pose de trois quarts et composition pyramidale
Une pose qui renouvelle le portrait
Dans la Florence du XVe siècle, les portraits de femmes étaient le plus souvent peints de profil, à la manière d'une médaille : la pose montrait le rang, la coiffure, les bijoux, pas la personne. Les peintres flamands, Hans Memling en tête, avaient déjà adopté la vue de trois quarts et placé un paysage derrière leurs modèles, et des Florentins comme Lorenzo di Credi s'en étaient inspirés. Léonard pousse plus loin : le buste est tourné vers la gauche du tableau, la tête pivote presque de face, les yeux regardent le spectateur. Cette légère torsion, du bassin au visage, introduit un mouvement dans une figure pourtant immobile ; le Louvre la décrit comme une femme saisie au moment où elle se tourne vers nous.
Le cadrage à mi-corps, mains comprises, est l'autre nouveauté décisive. Les mains ne sont pas un accessoire : Léonard les traite avec le même soin que le visage, et elles parlent autant que lui.
Une figure construite en pyramide
La figure s'inscrit dans un triangle. Le sommet est la tête, enveloppée par le voile ; les côtés suivent la chevelure, les épaules et les bras ; la base est formée par les avant-bras et les mains, posés horizontalement en bas du panneau. Cette pyramide, que Léonard utilise aussi dans La Vierge aux rochers et Sainte Anne, donne à la figure une stabilité de monument : rien ne vacille, malgré la torsion du corps. La figure remplit presque toute la hauteur du tableau, très près du plan de l'image, ce qui crée une impression de présence immédiate.
À l'inverse, le paysage est construit sur des lignes sinueuses et des horizons décalés. La rigueur du triangle au premier plan et la mobilité de l'arrière-plan s'équilibrent : c'est l'un des ressorts de la tension calme du tableau.

Les mains, le fauteuil et la loggia
La main droite repose sur le poignet gauche, détendue ; le bras gauche s'appuie sur l'accoudoir d'un fauteuil de type pozzetto. Le geste est réservé, sans bague ni objet. Plusieurs historiens y lisent l'image de l'épouse vertueuse et posée qu'un marchand florentin pouvait souhaiter voir chez lui ; ce n'est pas une certitude, mais la retenue de la pose est évidente. L'accoudoir, parallèle au plan du tableau, forme aussi une barrière : il installe une distance entre le spectateur et le modèle.
Derrière elle, le muret de la loggia et les bases de colonnes, visibles aux deux bords, placent la figure dans une architecture ouverte et en hauteur. Ce dispositif, que l'on trouve chez d'autres Florentins comme Sebastiano Mainardi, sert d'articulation entre l'espace du modèle et celui du paysage. La question de savoir si ces colonnes ont été coupées est traitée sur la page tableau de la Joconde.
Couleurs et lumière : un modelé sans contours
La palette est restreinte : bruns, ocres, verts sombres et bleus assourdis. Il faut l'analyser en sachant que l'on voit le tableau à travers plusieurs couches de vernis anciens, jaunies et oxydées : selon le Louvre, elles verdissent le ciel et assombrissent le bas de l'œuvre. Les couleurs d'origine étaient plus fraîches.
La lumière vient de la gauche, douce et diffuse. Elle éclaire le front, la joue, le décolleté et les mains, qui forment un parcours lumineux du haut vers le bas du tableau ; il n'y a ni ombre portée nette ni reflet brillant. C'est l'éclairage que Léonard recommande dans ses notes :
Ô peintre, aie une cour aux murs teints en noir, avec un étroit avant-toit […], couverte d'une toile de lin ; ou bien peins vers le soir, ou quand il fait nuageux ou brumeux : c'est là une lumière parfaite.
Léonard de Vinci, Carnets, éd. J. P. Richter, § 520 (traduction)
Dans cette lumière, les passages de l'ombre à la clarté se font par degrés imperceptibles, notamment aux coins des yeux et de la bouche : c'est le sfumato, qui rend l'expression insaisissable. Pourquoi ce visage semble sourire ou non selon la façon dont on le regarde est expliqué dans le sourire de la Joconde.
Paysage et perspective atmosphérique
Le tableau combine deux points de vue. La figure est vue à hauteur d'œil, mais le paysage est vu d'en haut, comme depuis une terrasse dominant une vallée. La ligne d'horizon passe au niveau des yeux du modèle, et non à hauteur du cou comme dans le portrait de Ginevra de' Benci peint par Léonard près de trente ans plus tôt ; elle est en outre plus basse à gauche qu'à droite, un décalage qui empêche toute symétrie. Le paysage gagne en profondeur grâce à la perspective atmosphérique, que Léonard théorise : plus un objet est lointain, plus l'air interposé le rend pâle et bleuté.
Ceux que tu veux faire paraître les plus éloignés, fais-les proportionnellement plus bleus : s'il doit être cinq fois plus éloigné, fais-le cinq fois plus bleu.
Léonard de Vinci, Carnets, éd. J. P. Richter, § 295 (traduction)
Routes, pont, lac et rochers, ainsi que les tentatives d'identifier un lieu réel, sont étudiés dans le paysage de la Joconde.
Le regard et le visage
Le visage est le seul élément presque frontal d'une figure tournée : les yeux, dirigés vers le spectateur, établissent un contact direct, rare dans les portraits féminins de l'époque. Les sourcils et les cils ne sont pas visibles aujourd'hui, ce qui accentue la douceur du front. L'impression que le regard suit le visiteur dans la salle est un effet bien connu des portraits peints de face ; une étude de l'université de Bielefeld publiée en 2019 (Horstmann et Loth) a d'ailleurs montré que les observateurs situent le regard de la Joconde légèrement à leur droite, et non droit sur eux. Ces énigmes sont discutées dans les secrets de la Joconde.
Ce que la Joconde a changé dans l'art du portrait
La combinaison de Léonard (mi-corps, trois quarts, mains visibles, paysage profond, regard tourné vers le spectateur) devient l'une des formules dominantes du portrait au XVIe siècle. Raphaël, qui a vu l'œuvre en cours à Florence, en reprend la pose dans son Portrait de Maddalena Doni et sa Dame à la licorne (vers 1505-1506), puis dans le Portrait de Baldassare Castiglione (vers 1514-1515), aujourd'hui au Louvre. La postérité du tableau jusqu'aux détournements contemporains est retracée dans la Joconde revisitée.
Méthode : rédiger l'analyse de la Joconde en histoire des arts
Pour un exposé, un commentaire d'œuvre au collège ou au lycée, la démarche suit cinq étapes, du constat à l'interprétation.
| Étape | Questions à se poser | Application à la Joconde |
|---|---|---|
| 1. Présenter | Qui, quoi, quand, où, quelle technique, quelles dimensions ? | Léonard de Vinci, portrait de Lisa Gherardini, 1503-1519, huile sur peuplier, 79,4 × 53,4 cm, Louvre |
| 2. Décrire | Que voit-on, du premier plan à l'arrière-plan ? | Mains et accoudoir, figure à mi-corps, loggia, paysage de montagnes et d'eau |
| 3. Analyser la composition | Quelles lignes, quelles formes, quel cadrage, quel point de vue ? | Pyramide, pose de trois quarts, double point de vue, horizons décalés |
| 4. Analyser couleur, lumière, technique | D'où vient la lumière ? Comment les formes sont-elles modelées ? | Lumière diffuse venue de la gauche, palette sourde, sfumato, perspective atmosphérique |
| 5. Interpréter | Pourquoi ces choix ? Quel contexte, quelle réception ? | Portrait de commande renouvelé, Renaissance florentine, modèle imité par Raphaël, célébrité ultérieure |
- Employer le vocabulaire juste : mi-corps, trois quarts, loggia, glacis, sfumato, perspective atmosphérique, composition pyramidale.
- Justifier chaque adjectif. « Mystérieux » ne vaut rien sans l'élément visuel qui produit le mystère (coins de la bouche dans l'ombre, horizon décalé).
- Signaler l'état de l'œuvre : les vernis jaunis modifient les couleurs ; c'est un point qui montre que l'on regarde un objet réel.
- Comparer avec une autre œuvre : un portrait de profil du XVe siècle, la Maddalena Doni de Raphaël, ou un détournement comme L.H.O.O.Q. de Duchamp.
- Conclure par un avis argumenté, pas par un résumé.
Pour passer de l'analyse à la création, la page Joconde revisitée en arts plastiques propose des pistes de projets ; pour les plus jeunes élèves, voir la Joconde expliquée aux enfants.
Questions fréquentes
Comment décrire la Joconde en quelques phrases ?
La Joconde est un portrait à l'huile sur bois peint par Léonard de Vinci à partir de 1503. Il représente Lisa Gherardini, assise de trois quarts, les mains posées l'une sur l'autre sur l'accoudoir d'un fauteuil. Derrière elle, une loggia s'ouvre sur un paysage imaginaire de routes, d'eau et de montagnes bleutées. Le visage, sans contours nets, semble esquisser un sourire.
Quelle est la composition de la Joconde ?
La figure s'inscrit dans une pyramide : la tête au sommet, les épaules et les bras sur les côtés, les mains à la base. Cette construction stable, très proche du spectateur, contraste avec un paysage fait de lignes sinueuses et d'horizons décalés, plus bas à gauche qu'à droite. La figure est vue à hauteur d'œil, le paysage d'en haut.
D'où vient la lumière dans la Joconde ?
Elle vient de la gauche, douce et diffuse, sans ombre portée marquée. Elle éclaire surtout le front, la joue, le décolleté et les mains. Léonard recommandait ce type de lumière pour les visages : une cour couverte d'une toile de lin, ou la fin du jour, ou un temps couvert. Elle permet les transitions insensibles du sfumato.
Pourquoi dit-on que la Joconde est peinte de trois quarts ?
Parce que son buste n'est ni de face ni de profil, mais tourné à mi-chemin, vers la gauche du tableau. Sa tête pivote presque de face et ses yeux regardent le spectateur. Cette pose, venue des portraits flamands, rompt avec les portraits florentins de profil et donne l'impression d'une femme saisie au moment où elle se tourne vers nous.
Quel plan suivre pour un commentaire de la Joconde ?
Présenter l'œuvre (artiste, date, technique, dimensions, lieu), la décrire du premier plan à l'arrière-plan, analyser la composition puis la lumière et la couleur, et enfin interpréter : contexte de la Renaissance, nouveauté du portrait, influence sur Raphaël, célébrité. Chaque idée doit s'appuyer sur un détail visible du tableau.
Sources
- Musée du Louvre, notice INV. 779, collections.louvre.fr, et notice de salle « De La Joconde aux Noces de Cana », louvre.fr.
- Léonard de Vinci, The Literary Works of Leonardo da Vinci, éd. Jean Paul Richter, 1883, § 295 (perspective aérienne) et § 520 (lumière des visages).
- Daniel Arasse, Léonard de Vinci. Le rythme du monde, Hazan, 1997.
- Frank Zöllner, Leonardo da Vinci, Mona Lisa. Das Porträt der Lisa del Giocondo, Fischer, 1994.
- Martin Kemp, Leonardo da Vinci. The Marvellous Works of Nature and Man, Oxford University Press, éd. revue 2006.
- Vincent Delieuvin, Louis Frank (dir.), Léonard de Vinci, catalogue d'exposition, musée du Louvre, 2019.
- Gernot Horstmann, Sebastian Loth, « The Mona Lisa Illusion — Scientists See Her Looking at Them Though She Isn't », i-Perception, 2019.
À lire aussi
- I · L'œuvreLe sfumato, la technique de la JocondeLe sfumato expliqué : définition, ce qu'en écrit Léonard, glacis de 1 à 2 micromètres mesurés sur la Joconde en 2010, héritiers et méthode pour l'essayer.
- I · L'œuvreLe paysage de la Joconde, entre observation et inventionPont à arches, lacs, horizons décalés : ce que montre le paysage de la Joconde et ce que valent les pistes d'Arezzo, Bobbio, Laterina ou Lecco.
- I · L'œuvreLe sourire de la Joconde : ce que l'on sait vraimentPourquoi la Joconde sourit-elle ? Récit de Vasari, vision périphérique, logiciels d'émotions, hypothèses médicales : ce que les études établissent vraiment.
- I · L'œuvreLe tableau de la Joconde, fiche d'identité complèteLa Joconde mesure 79,4 × 53,4 cm : huile sur panneau de peuplier, datée 1503-1519, fissurée, vernis jauni, sous vitrine. La fiche complète du tableau.