Qui est la Joconde ? La vie de Lisa Gherardini
La Joconde est le portrait de Lisa Gherardini (1479-1542), épouse du marchand florentin Francesco del Giocondo, dont le nom a donné celui du tableau. Une note datée d'octobre 1503, retrouvée à Heidelberg, l'a confirmé ; les autres candidates ne résistent pas aux documents.

- Modèle
- Lisa Gherardini
- Naissance
- 15 juin 1479, Florence
- Mariage
- 5 mars 1495, avec Francesco del Giocondo
- Mort
- Juillet 1542, couvent de Sant'Orsola
- Preuve clé
- Note d'Agostino Vespucci, octobre 1503
La Joconde est Lisa Gherardini, une Florentine née le 15 juin 1479, épouse du marchand de soie Francesco del Giocondo. Le nom du tableau vient directement de celui du mari : « la Gioconda », c'est la femme del Giocondo, avec un jeu de mots sur giocondo, « joyeux ». Avancée par Giorgio Vasari dès 1550, l'identification a longtemps été discutée faute de preuve contemporaine. Elle est solidement établie depuis la découverte, à la bibliothèque universitaire de Heidelberg, d'une note manuscrite datée d'octobre 1503 qui mentionne le portrait de « Lisa del Giocondo » auquel Léonard travaillait alors. Le Louvre intitule d'ailleurs l'œuvre « Portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, dite Monna Lisa, la Gioconda ou la Joconde ».
Qui était Lisa Gherardini, la vraie Joconde ?
Lisa Camilla Gherardini est la fille d'Antonmaria di Noldo Gherardini et de Lucrezia del Caccia. Les Gherardini appartiennent à une ancienne lignée de la noblesse florentine, mais leur influence et leur fortune se sont réduites : la famille vit pour l'essentiel des revenus de terres du Chianti. Lisa grandit dans la Florence de Laurent de Médicis, puis dans la ville agitée qui chasse les Médicis en 1494 et passe sous l'influence du prédicateur Savonarole.
Rien de ce que l'on sait d'elle ne relève de l'exceptionnel, et c'est justement ce qui frappe : la femme la plus regardée du monde fut une bourgeoise florentine sans rôle public, connue par une poignée d'actes notariés, de registres et de testaments. L'essentiel de sa biographie a été reconstitué dans les archives par le chercheur florentin Giuseppe Pallanti, puis synthétisé avec l'historien de l'art Martin Kemp en 2017.
Un mariage marchand et la commande du portrait
Le 5 mars 1495, à quinze ans, Lisa épouse Francesco di Bartolomeo del Giocondo, marchand de soie et d'étoffes de près de trente ans. Veuf de Camilla Rucellai, il a d'elle un fils, Bartolomeo, que Lisa élève. La dot de la jeune femme est modeste : elle comprend notamment la ferme de San Silvestro, proche de la maison de campagne des Gherardini. Le couple a plusieurs enfants, parmi lesquels Piero, né en 1496, et Andrea, né à la fin de 1502 ; deux filles entrent en religion, Camilla sous le nom de sœur Beatrice et Marietta sous celui de sœur Ludovica, au couvent florentin de Sant'Orsola.
Le 5 mars 1503, Francesco achète une maison voisine de la demeure familiale, via della Stufa. C'est vraisemblablement cette année-là qu'il commande à Léonard de Vinci, rentré à Florence en 1500 après la chute de Ludovic Sforza à Milan, le portrait de sa femme, alors âgée de 23 ou 24 ans. Deux occasions sont avancées par les historiens : la naissance d'Andrea et l'installation dans la nouvelle maison. Le voile de gaze révélé par les analyses de 2006, typique des femmes enceintes ou jeunes accouchées, s'accorde avec la première (voir les secrets de la Joconde).
Le portrait ne sera jamais livré. Léonard le garde, le reprend pendant des années et l'emporte en France, où il meurt en 1519 : c'est l'histoire racontée dans les pages qui a peint la Joconde et pourquoi la Joconde est en France. Lisa n'a donc sans doute jamais accroché son propre portrait chez elle. Le parcours du tableau est résumé dans l'histoire de la Joconde.
La preuve de Heidelberg : la note d'Agostino Vespucci
Pendant des siècles, l'identification reposait sur Vasari, qui écrivait près d'un demi-siècle après les faits : « Léonard entreprit de faire pour Francesco del Giocondo le portrait de Monna Lisa, sa femme ; et après y avoir peiné quatre ans, il le laissa inachevé. » Or Vasari n'avait pas vu le tableau, et ses Vies contiennent des erreurs. D'où, au XXe siècle, la floraison d'hypothèses concurrentes.

En 2005, Armin Schlechter, conservateur à la bibliothèque universitaire de Heidelberg, catalogue les incunables pour une exposition. Dans un exemplaire des Lettres familières de Cicéron imprimé à Bologne en 1477, il remarque une annotation de la main d'Agostino Vespucci, collaborateur de Machiavel à la chancellerie de Florence. Elle commente un passage où Cicéron évoque le peintre grec Apelle, qui avait parfait la tête et le buste de sa Vénus en laissant le reste inachevé. Vespucci écrit en latin :
« Le peintre Apelle. Ainsi fait Léonard de Vinci dans toutes ses peintures, comme la tête de Lisa del Giocondo et celle d'Anne, mère de la Vierge. Nous verrons ce qu'il fera dans la salle du Grand Conseil, sujet sur lequel il s'est déjà accordé avec le gonfalonier. Octobre 1503. »
Agostino Vespucci, note marginale, octobre 1503 (traduction)
Publiée dans un catalogue d'exposition en mai 2005, la découverte n'a été largement médiatisée qu'en janvier 2008. Sa portée est double. Elle prouve qu'en octobre 1503, Léonard travaillait à un portrait de Lisa, dont il avait commencé par la tête. Et elle situe ce travail en parallèle de la Sainte Anne et de la Bataille d'Anghiari, commandée pour la salle du Grand Conseil du palais de la Seigneurie. Quelques chercheurs objectent que rien ne prouve que ce portrait soit celui du Louvre ; c'est toutefois de loin l'hypothèse la plus économique, et celle que retient le musée.
Pourquoi « la Joconde » ? Monna Lisa, Gioconda et un jeu de mots
Le tableau porte trois noms usuels, tous dérivés de l'identité du modèle.
- Monna Lisa
- « Monna » est la contraction de madonna, « ma dame » : l'équivalent de « Madame Lisa ». L'anglais a retenu la graphie Mona Lisa, avec un seul n.
- La Gioconda
- Le nom de famille du mari mis au féminin : « la Giocondo ». Mais giocondo signifie aussi « joyeux, enjoué » : le titre fait jeu de mots avec le sourire du modèle.
- La Joconde
- La forme française de Gioconda, adoptée dans les collections royales puis au Louvre.
Le surnom est ancien. En avril 1525, l'inventaire des biens de Salaì, l'élève de Léonard, dressé à Milan et publié en 1991 par Janice Shell et Grazioso Sironi, mentionne déjà un « quadro dicto la Joconda », un tableau « dit la Joconde ». Le double sens a fait la fortune du titre : pour les écrivains du XIXe siècle, la Joconde devient « la joyeuse » dont on ne déchiffre jamais le sourire. La page sur le sourire de la Joconde détaille ce qu'en disent les historiens et les neuroscientifiques.
Isabelle d'Este, Pacifica Brandano… les autres identifications
Si les autres noms ont circulé, c'est surtout à cause d'un témoignage. Le 10 octobre 1517, Antonio de Beatis, secrétaire du cardinal Louis d'Aragon, rend visite à Léonard au manoir de Cloux, près d'Amboise (voir Léonard en France), et note avoir vu le portrait « d'une certaine dame florentine, fait d'après nature, à la demande de feu le Magnifique Julien de Médicis ». Pourquoi Julien de Médicis, et non Francesco del Giocondo ? Plusieurs historiens supposent que Julien, protecteur de Léonard à Rome de 1513 à 1516, a pu l'encourager à poursuivre l'œuvre, ou que De Beatis a mal retenu ce qu'on lui disait. Les théories alternatives se sont engouffrées dans cette brèche.
| Candidate | Défendue par | Argument | Faiblesse |
|---|---|---|---|
| Isabelle d'Este, marquise de Mantoue | Raymond S. Stites, puis d'autres auteurs | Léonard a dessiné son profil vers 1499-1500 (Louvre) ; elle a réclamé un portrait peint de 1501 à 1506 | Aucun portrait peint ne lui a été livré ; rien ne relie ses lettres au tableau du Louvre |
| Pacifica Brandano (ou Brandani), maîtresse de Julien de Médicis | Roberto Zapperi (2010) | Témoignage de De Beatis ; portrait commémoratif de la mère d'Hippolyte de Médicis, morte peu après sa naissance en 1511 | Contredit par la note de 1503 ; rejeté notamment par l'historien de l'art Frank Zöllner |
| Bianca Giovanna Sforza | Carla Glori (2011) | Initiales « lues » dans les yeux du modèle | Lecture de craquelures ; aucune source d'époque |
| Salaì, élève de Léonard | Silvano Vinceti (2011) | Ressemblances de traits avec d'autres figures | Aucun document ; rejeté par le Louvre et les spécialistes |
| Léonard lui-même | Lillian Schwartz (1987) | Superposition informatique avec l'autoportrait présumé de Turin | Ressemblance attendue entre deux œuvres d'une même main |
| Caterina, la mère de Léonard | Lecture psychanalytique de Freud (1910) | Le sourire comme réminiscence maternelle | Interprétation symbolique, pas une identification |
Face à ces hypothèses, trois documents indépendants convergent vers Lisa : la note de Vespucci (1503), l'inventaire de Salaì qui nomme le tableau « la Joconda » (1525) et le récit de Vasari (1550). Aucune autre candidate ne bénéficie d'un seul texte d'époque la reliant au tableau.
Fin de vie à Sant'Orsola et quête de ses restes
Francesco del Giocondo meurt à la fin des années 1530. Son testament de 1537 restitue à Lisa sa dot et évoque l'affection et l'amour qu'il porte à sa « femme bien-aimée ». Veuve, Lisa se retire au couvent de Sant'Orsola, où vit sa fille Marietta. Elle y meurt en juillet 1542, à 63 ans. Le registre de décès retrouvé par Giuseppe Pallanti et rendu public en 2007 la désigne comme l'épouse de Francesco del Giocondo, inhumée à Sant'Orsola plutôt que dans le caveau familial de la Santissima Annunziata.

Ce document a lancé une quête très médiatisée, conduite par Silvano Vinceti et son comité privé.
- Début des fouilles sous le sol de l'ancien couvent de Sant'Orsola, longtemps désaffecté.
- Des ossements féminins sont exhumés et confiés à des laboratoires.
- La tombe de la famille del Giocondo, à la Santissima Annunziata, est ouverte pour prélever l'ADN des enfants de Lisa.
- Vinceti annonce que la datation au carbone 14 de certains os correspond à l'époque de la mort de Lisa et parle d'une probabilité « très élevée », sans certitude.
Le bilan est négatif. Les restes des enfants, trop dégradés, notamment par les crues de l'Arno, n'ont pas permis de comparaison génétique, et aucun crâne n'a été retrouvé, ce qui interdisait toute reconstitution faciale. L'historien de l'art Tomaso Montanari a rappelé que des centaines de femmes avaient été inhumées à Sant'Orsola. À ce jour, aucune identification des restes de Lisa Gherardini n'a été établie.
Questions fréquentes
Qui est la Joconde dans la vraie vie ?
La Joconde est Lisa Gherardini (1479-1542), une Florentine mariée en 1495 au marchand de soie Francesco del Giocondo. Léonard de Vinci commence son portrait vers 1503, probablement à la demande du mari. Une note manuscrite d'Agostino Vespucci datée d'octobre 1503, découverte à Heidelberg en 2005, confirme que Léonard peignait alors « la tête de Lisa del Giocondo ».
Pourquoi appelle-t-on la Mona Lisa « la Joconde » ?
« La Joconde » est la forme française de l'italien la Gioconda, féminin du nom du mari, Francesco del Giocondo. Le mot signifie aussi « joyeuse », d'où un jeu de mots avec le sourire. « Mona Lisa » vient de Monna Lisa, « Madame Lisa ». Le titre « la Joconda » apparaît dès 1525 dans l'inventaire des biens de Salaì.
Quel âge avait la Joconde quand Léonard l'a peinte ?
Née le 15 juin 1479, Lisa Gherardini avait 23 ou 24 ans en 1503, quand Léonard a commencé son portrait. Elle venait d'avoir un fils, Andrea, à la fin de 1502. Léonard a toutefois retravaillé le tableau pendant de nombreuses années, peut-être jusqu'à la fin des années 1510, sans jamais le remettre au couple.
A-t-on retrouvé la tombe de la Joconde ?
Non. On sait que Lisa a été inhumée en juillet 1542 au couvent de Sant'Orsola, à Florence. Des fouilles menées de 2011 à 2015 y ont exhumé des ossements dont la datation correspond à l'époque, mais l'ADN de ses enfants était trop dégradé pour une comparaison et aucun crâne n'a été retrouvé. L'identification reste impossible.
La Joconde est-elle un homme ?
Non. Les théories faisant de la Joconde un autoportrait de Léonard ou un portrait de son élève Salaì reposent sur des comparaisons de traits, sans aucun document. Les sources d'époque, la note de Vespucci en 1503, l'inventaire de Salaì en 1525 et Vasari en 1550, désignent toutes Lisa del Giocondo comme modèle.
Sources
- Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, Florence, 1550 et 1568, vie de Léonard de Vinci.
- Giuseppe Pallanti, Monna Lisa, mulier ingenua, Florence, 2004.
- Martin Kemp et Giuseppe Pallanti, Mona Lisa: The People and the Painting, Oxford University Press, 2017.
- Universität Heidelberg, communiqués de janvier 2008 sur la note d'Agostino Vespucci, et Veit Probst, étude sur la note marginale (Heidelberg, 2008).
- Janice Shell et Grazioso Sironi, article sur l'inventaire de Salaì, The Burlington Magazine, 1991.
- Antonio de Beatis, journal du voyage du cardinal Louis d'Aragon (1517-1518).
- Roberto Zapperi, Abschied von Mona Lisa, Munich, C.H. Beck, 2010.
- Musée du Louvre, notice de l'œuvre INV. 779, « Portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, dite Monna Lisa, la Gioconda ou la Joconde » (collections.louvre.fr).
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