II — Histoire

La Joconde pendant la Seconde Guerre mondiale

Le 28 août 1939, la Joconde quitte le Louvre dans une caisse capitonnée, direction Chambord. Pendant six ans, elle change cinq fois de refuge, jusque dans le Lot, et revient intacte au musée en juin 1945.

Mis à jour le · 7 min de lecture

Trois ronds rouges : le marquage réservé aux œuvres jugées les plus précieuses lors de l'évacuation de 1939. Illustration IA
Départ du Louvre
28 août 1939
Premier refuge
château de Chambord
Refuges successifs
5
Dernier refuge
château de Montal (Lot)
Retour au Louvre
juin 1945
Organisateur
Jacques Jaujard

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Joconde n'est pas au Louvre : elle en part le 28 août 1939, quelques jours avant la déclaration de guerre, pour le château de Chambord. Elle passe ensuite par le château de Louvigny (Sarthe), l'abbaye de Loc-Dieu (Aveyron), le musée Ingres de Montauban (Tarn-et-Garonne) et enfin le château de Montal (Lot), où elle se trouve à la Libération. Elle regagne le Louvre en juin 1945, sans dommage. Cette évacuation, préparée dès 1938 et conduite par Jacques Jaujard à la tête des Musées nationaux, a protégé les chefs-d'œuvre des bombardements et les a tenus hors de portée des pillages nazis. Trente ans plus tôt, le musée avait déjà perdu sa Joconde pendant vingt-huit mois, lors du vol de 1911.

Août 1939 : l'évacuation du Louvre en quelques jours

Depuis la crise de Munich, la direction des Musées nationaux a repéré des lieux de repli : des châteaux aux vastes volumes, aux planchers solides, éloignés des villes et des cibles stratégiques. L'annonce du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, déclenche le plan. Le Louvre ferme ses portes le 25 août, officiellement pour travaux. Pendant trois jours et trois nuits, conservateurs, gardiens, élèves de l'École du Louvre et employés des Grands Magasins du Louvre emballent les collections. L'ordre d'évacuation est donné le 27 août ; la Joconde part le 28, parmi les premières. La Victoire de Samothrace, descendue de son escalier avec mille précautions, quitte le musée le 3 septembre, jour de l'entrée en guerre de la France.

Selon les récits de l'évacuation, la Joconde voyage dans une caisse en bois de peuplier à double paroi, capitonnée de velours rouge, préparée dès 1938. Les caisses portent un code de couleur selon l'importance des œuvres : un, deux ou trois ronds rouges. La Joconde reçoit les trois ronds, signe d'un « trésor » de premier rang. En quatre mois, 51 convois prennent la route vers onze châteaux et abbayes du Centre et de l'Ouest, dont 40 vers Chambord.

Fin août 1939 : les convois du Louvre convergent vers Chambord, « gare de triage » des chefs-d'œuvre. Illustration IA

Chambord, gare de triage des chefs-d'œuvre

Chambord n'a jamais été pensé comme un abri définitif. Le château, immense et facile d'accès pour les camions, sert de centre de tri d'où les œuvres repartent vers d'autres dépôts. Son responsable, Pierre Schommer, avait prévenu de ses faiblesses dans un rapport sans détour :

Chambord est un bâtiment fort démuni. Là où il y a des volets, il n'y a pas de fenêtres ; où se trouvent des carreaux, manquent les fermetures.

Pierre Schommer, rapport du 3 novembre 1938, cité par le Domaine national de Chambord

En juin 1940, le château abrite trop d'œuvres pour qu'on puisse les déplacer sans risque : il devient un dépôt permanent, le plus important des 83 dépôts ouverts pendant la guerre. La Joconde, elle, n'y reste pas, mais y repasse à plusieurs reprises au gré de ses transferts. Elle y côtoie un temps la tenture de La Dame à la licorne du musée de Cluny.

Cinq refuges en six ans : l'itinéraire de la Joconde

L'ordre et les lieux des refuges sont établis ; certaines dates varient d'un auteur à l'autre, signalé ci-dessous.

  1. Départ du Louvre pour le château de Chambord (Loir-et-Cher).
  2. Transfert au château de Louvigny (Sarthe), autre dépôt des Musées nationaux ; la date précise varie selon les récits.
  3. Devant l'avancée allemande, départ précipité vers l'abbaye de Loc-Dieu (Aveyron), ancienne abbaye cistercienne près de Villefranche-de-Rouergue.
  4. Installation au musée Ingres de Montauban (Tarn-et-Garonne), en zone libre ; l'abbaye était jugée trop humide. Plusieurs récits donnent la date du 3 octobre.
  5. L'armée allemande envahit la zone libre : Montauban n'est plus sûr.
  6. Dernier refuge au château de Montal (Lot), propriété de l'État ; février ou mars selon les sources.
  7. Retour au Louvre ; le 16 juin selon plusieurs récits.

Voyager avec la Joconde : ambulance, camion scellé et routes de l'exode

Chaque déplacement est une opération à risque pour un panneau de bois sensible aux chocs et à l'humidité. Selon les récits rassemblés par les historiens de l'évacuation, la Joconde voyage allongée sur une civière à suspension, à l'arrière d'une ambulance ou d'un fourgon fermé, pour amortir les vibrations et garder une humidité stable. Lors de l'un de ces transferts, le conservateur qui l'accompagne dans le véhicule hermétique manque d'air et arrive à demi asphyxié.

Le départ de Louvigny, en juin 1940, se fait sur des routes encombrées par l'exode, au moment où l'armée allemande approche de Paris. À Loc-Dieu puis à Montauban, une petite communauté de conservateurs, de gardiens et de leurs familles vit au rythme des œuvres : relevés de température et d'hygrométrie, inspections régulières, rondes contre l'incendie. Lucie Mazauric, du département des Peintures du Louvre, a raconté cette existence dans Ma vie de châteaux (1967). René Huyghe, conservateur des Peintures, suit les tableaux dans leur exil.

Le château de Montal, dans le Lot, dernier refuge de la Joconde de 1943 à 1945. Illustration IA

Les Allemands savaient-ils où était la Joconde ?

Oui, dans les grandes lignes. L'évacuation visait d'abord à éviter les destructions, non à cacher les œuvres : l'occupant connaissait la carte des dépôts, et à partir d'août 1940 une sentinelle allemande garde l'entrée de Chambord. Le service allemand de protection des œuvres d'art, le Kunstschutz, dirigé en France par le comte Franz Wolff-Metternich, s'oppose à la saisie des collections publiques françaises, protégées par les conventions de La Haye. Jacques Jaujard joue de cette position pour tenir les musées nationaux à l'écart des convoitises.

Les collections privées, en particulier celles des familles juives, n'ont pas eu cette protection. Le 7 juillet 1941, malgré les protestations de l'administration, seize caisses appartenant à des collectionneurs juifs, mises à l'abri à Chambord avec les œuvres des musées, sont saisies. À Paris, Rose Valland, attachée au musée du Jeu de Paume transformé en centre de tri des spoliations, consigne en secret les départs d'œuvres vers l'Allemagne, ce qui permettra de nombreuses restitutions après la guerre.

Juin 1945 : le retour au Louvre

Un mois après la capitulation allemande du 8 mai 1945, la Joconde rentre à Paris. Le musée rouvre progressivement à partir de l'été 1945, et le retour de l'ensemble des œuvres exilées s'étale sur plusieurs années : le dépôt de Chambord n'est entièrement vidé qu'à la fin de 1949. Les collections des musées nationaux traversent la guerre sans perte notable. La Joconde reprend sa place, avant que l'après-guerre n'ouvre l'ère des attaques et des grands prêts, racontée dans la Joconde vandalisée et les voyages de la Joconde. L'ensemble de ses déplacements, de Léonard à aujourd'hui, est résumé dans l'histoire de la Joconde.

L'épisode a nourri le cinéma : Francofonia (2015) d'Alexandre Sokourov met en scène le face-à-face entre Jaujard et Wolff-Metternich, et Cœurs vaillants (2022) de Mona Achache, tourné à Chambord, imagine des enfants juifs cachés au château parmi les caisses d'œuvres. Ce n'était pas la première fois que le tableau fuyait la guerre : en 1870, il avait été mis à l'abri à l'arsenal de Brest, et entre 1914 et 1919 à Bordeaux puis à Toulouse. Aujourd'hui, il est exposé dans la salle des États ; les conseils pour le voir sont réunis dans voir la Joconde au Louvre.

Questions fréquentes

Où était cachée la Joconde pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Successivement au château de Chambord (août 1939), au château de Louvigny dans la Sarthe (fin 1939), à l'abbaye de Loc-Dieu dans l'Aveyron (juin 1940), au musée Ingres de Montauban (octobre 1940) et au château de Montal dans le Lot (début 1943). Elle est rentrée au Louvre en juin 1945.

Les nazis ont-ils volé la Joconde ?

Non. La Joconde n'a jamais été saisie. L'occupant savait où se trouvaient les dépôts des musées nationaux, mais le Kunstschutz, service allemand de protection des œuvres, s'est opposé à la saisie des collections publiques françaises. Les pillages ont surtout frappé les collections privées, notamment juives, dont une partie seulement a été restituée.

Qui a sauvé la Joconde pendant la guerre ?

Le plan d'évacuation a été conçu et piloté par Jacques Jaujard, à la tête des Musées nationaux. Il a été appliqué par des conservateurs comme René Huyghe, Pierre Schommer ou Lucie Mazauric, des gardiens souvent anciens combattants de 1914-1918, des chauffeurs et des volontaires, qui ont veillé sur les œuvres pendant six ans.

Quand la Joconde est-elle revenue au Louvre ?

En juin 1945, un mois après la capitulation allemande ; plusieurs récits donnent la date du 16 juin. Le musée a rouvert progressivement à partir de l'été 1945, mais le retour de toutes les œuvres évacuées a pris plusieurs années, jusqu'à la fin de 1949 pour le dépôt de Chambord.

Peut-on visiter les lieux où la Joconde a été cachée ?

Oui pour plusieurs d'entre eux. Le château de Chambord présente, dans quatre salles au niveau des terrasses, une exposition permanente consacrée à son rôle de dépôt entre 1939 et 1945. Le château de Montal, géré par le Centre des monuments nationaux, se visite également, tout comme le musée Ingres-Bourdelle de Montauban.

Sources

  • Domaine national de Chambord, dossier de presse « Chambord, 1939-1945 : sauver un peu de la beauté du Monde » (exposition permanente).
  • Musée du Louvre, « Les Mémoires de guerre du Louvre », web-série.
  • Lucie Mazauric, Ma vie de châteaux, 1967.
  • Rose Valland, Le Front de l'art. Défense des collections françaises, 1939-1945, Plon, 1961.
  • Gerri Chanel, Saving Mona Lisa: The Battle to Protect the Louvre and Its Treasures from the Nazis.
  • Germain Bazin, Souvenirs de l'exode du Louvre, 1940-1945, Somogy, 1992.
  • Guillaume Fonkenell (dir.), Le Louvre pendant la guerre. Regards photographiques 1938-1947, musée du Louvre, 2009.

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