V — Revisitée

La Joconde revisitée, de Duchamp au street art et à l'IA

Aucun tableau n'a sans doute été autant parodié. La Joconde revisitée est devenue un genre de l'art contemporain parce que tout le monde la reconnaît : le moindre ajout, une moustache, une couleur, un pixel, se lit immédiatement comme un commentaire.

Mis à jour le · 10 min de lecture

Cubisme, pop art, mosaïque, pochoir, pixel : un siècle de Joconde revisitées tient sur un seul mur. Illustration IA
Première parodie connue
Sapeck, années 1880
Acte fondateur
L.H.O.O.Q., Duchamp, 1919
Plus haute enchère connue
Colored Mona Lisa, Warhol, 56,2 M$
Statut de l'original
Domaine public

La Joconde revisitée désigne l'ensemble des parodies, citations et réinterprétations du portrait peint par Léonard de Vinci. Le phénomène commence dans les cabarets parisiens des années 1880, prend son vrai sens avec la moustache de Marcel Duchamp en 1919 et n'a plus cessé : avant-gardes, surréalistes, pop art, street art, photographie, publicité puis intelligence artificielle ont tous fait de la Joconde un terrain d'expérience. Cette page explique pourquoi, présente 19 œuvres de référence et renvoie vers les autres pages de la rubrique.

Pourquoi les artistes détournent-ils la Joconde ?

La première raison est la reconnaissance. Depuis le vol de 1911, qui l'a placée à la une des journaux du monde entier, la Joconde est l'image peinte la plus identifiable de la planète. Pour un artiste, c'est un avantage décisif : la composition est si familière (pose de trois quarts, mains croisées, paysage lointain) qu'on peut la transformer presque entièrement sans qu'elle cesse d'être reconnue. Le détournement est lu instantanément, comme une phrase dont on connaît déjà le début. Les raisons de cette célébrité hors norme font l'objet d'une page à part.

La deuxième raison est symbolique. Toucher à la Joconde, c'est s'en prendre au chef-d'œuvre absolu, donc au musée, au culte du génie et au bon goût. Les dadaïstes l'ont compris les premiers. Plus tard, la Joconde devient le symbole de la reproduction de masse (Warhol), du marché de l'art (Basquiat), de l'identité et du genre (Duchamp, Morimura), puis de la technologie qui anime les images.

La troisième raison est juridique et pratique : l'œuvre est dans le domaine public. N'importe qui peut la copier, la découper ou la colorier sans autorisation, ce qui en fait un matériau idéal pour les artistes, les publicitaires et les élèves. Les œuvres dérivées, elles, restent protégées tant que leurs auteurs le sont : la Joconde de Léonard est libre, celle de Warhol ne l'est pas.

19 Joconde revisitées qui ont marqué l'histoire de l'art

Ce tableau réunit les réinterprétations les plus citées par les historiens de l'art, classées par date. Les lieux de conservation sont indiqués lorsqu'ils sont publiquement connus.

AnnéeArtisteŒuvreTechniqueOù la voir
Années 1880Sapeck (Eugène Bataille)La Joconde fumant la pipeDessin, publié en 1887 dans Le Rire de Coquelin cadetReproduit dans l'ouvrage
1914Kasimir MalevitchComposition avec la Joconde (Éclipse partielle)Huile, graphite et collage sur toile, 62 × 49,5 cmMusée russe, Saint-Pétersbourg
1919Marcel DuchampL.H.O.O.Q.Crayon sur reproduction, 19,7 × 12,4 cmCollection particulière ; réplique de 1930 au Centre Pompidou
1920Francis PicabiaTableau Dada par Marcel DuchampReproduction redessinée, couverture de la revue 391Exemplaire complété par Duchamp en 1942 au Metropolitan Museum, New York
1930Fernand LégerLa Joconde aux clésHuile sur toileMusée national Fernand Léger, Biot
1954Salvador Dalí et Philippe HalsmanAutoportrait en JocondePhotomontage publié dans le livre Dali's MustacheTirages photographiques
1959Fernando BoteroMona Lisa à douze ansHuile et tempera sur toile, 211 × 195,5 cmMoMA, New York
1960 et 1967René MagritteLa JocondeHuile (1960), puis bronze monumental de 2,48 m (1967)Un bronze à la Menil Collection, Houston
1963Andy WarholThirty Are Better Than OneSérigraphie sur toile, trente Joconde répétéesCollection particulière
1963Andy WarholColored Mona LisaSérigraphie et acrylique sur toileCollection particulière (56,2 M$ chez Christie's, 2015)
1965Marcel DuchampL.H.O.O.Q. raséeCarte à jouer montée sur une invitationMoMA, New York ; Philadelphia Museum of Art
1969Robert FilliouLa Joconde est dans les escaliersMultiple : écriteau en carton, seau et balai, tirage de 200Plusieurs collections, dont le M HKA, Anvers
1974Salvatore FiumeGioconda africanaPeintureMusées du Vatican
1983Jean-Michel BasquiatMona LisaAcrylique et oilstick sur toile, 169,5 × 154,5 cmCollection particulière
1998Yasumasa MorimuraMona Lisa in Its OriginTirage photographique chromogène, édition de 10Notamment Hood Museum of Art, Dartmouth
2004BanksyJoconde au visage remplacé par un smiley jaunePeinture au pochoir, accrochée clandestinement au LouvreNon localisée publiquement
2005InvaderRubik Mona LisaMosaïque de 330 Rubik's CubesCollection particulière (480 200 € chez Artcurial, 2020)
2019Samsung AI Center, MoscouJoconde animéeRéseau de neurones générant une « tête parlante »Vidéo de démonstration scientifique
2024Microsoft ResearchJoconde chantante (modèle VASA-1)Animation d'un visage par IA à partir d'une image et d'un sonVidéo de démonstration

Dada et avant-gardes : la Joconde prise pour cible

Le premier détournement célèbre ne vient pas d'un peintre mais d'un humoriste. Dans le cercle des Arts incohérents, Sapeck montre dans les années 1880 une Joconde fumant la pipe, reproduite en 1887 dans Le Rire de l'acteur Coquelin cadet. La blague reste une blague : il manque encore l'idée que le détournement puisse être une œuvre.

Cette idée arrive avec les avant-gardes. En 1914, Kasimir Malevitch colle une petite reproduction de la Joconde dans une composition géométrique et la barre de traits rouges : le chef-d'œuvre du passé est littéralement rayé, au moment où le peintre russe s'apprête à inventer le suprématisme. En 1919, Marcel Duchamp va plus loin avec moins de moyens. Une carte postale, une moustache, une barbiche et cinq lettres, L.H.O.O.Q., suffisent à faire de la Joconde le symbole d'un art qu'on peut moquer, et à poser une question qui occupera tout le siècle : qu'est-ce qui fait une œuvre, la main de l'artiste ou son choix ?

En 1930, Fernand Léger propose une réponse plus sereine avec La Joconde aux clés. Il peint la Joconde comme un objet parmi d'autres, à côté d'un trousseau de clés, avec la même neutralité. Le chef-d'œuvre n'est plus attaqué mais banalisé : il fait partie du décor moderne au même titre qu'un objet manufacturé.

Collage, rature, juxtaposition : les avant-gardes des années 1910 traitent la Joconde comme un matériau. Illustration IA

Surréalisme et pop art : énigme, vedette, marchandise

Les surréalistes abordent la Joconde par le jeu mental. En 1954, Salvador Dalí et le photographe Philippe Halsman réalisent un photomontage où le visage du peintre, moustache dressée, remplace celui de Lisa Gherardini ; l'image paraît dans Dali's Mustache, un livre entièrement consacré à cette moustache. René Magritte choisit l'inverse : sa Joconde de 1960, transposée en bronze monumental en 1967, ne montre aucune Joconde, seulement des rideaux, un ciel nuageux et un grelot. Le titre fait tout le travail, comme souvent chez lui : le spectateur cherche une image qui n'est pas là.

Le pop art s'empare ensuite de la Joconde comme d'une vedette. Début 1963, le tableau quitte le Louvre pour une exposition très médiatisée à Washington puis à New York (lire les voyages de la Joconde). Andy Warhol réagit la même année par des sérigraphies où l'image est répétée, recadrée, colorisée : Thirty Are Better Than One aligne trente Joconde, et le titre résume l'argument. Une œuvre unique perd sa valeur d'unicité dans la reproduction en série, mais gagne celle d'une marque. Ironie du marché, Colored Mona Lisa a été adjugée 56,2 millions de dollars chez Christie's en 2015.

Fernando Botero, qui n'appartient pas au pop art, livre en 1959 une Mona Lisa à douze ans aux volumes enflés, entrée au MoMA ; il reviendra au sujet en 1978 avec une Joconde aujourd'hui au Museo Botero de Bogotá. En 1983, Jean-Michel Basquiat peint une Mona Lisa à l'acrylique et à l'oilstick, souvent lue comme un commentaire sur l'argent et la spéculation dans le monde de l'art.

De Filliou à Banksy : absence, identité et street art

L'art conceptuel retient une idée fondamentale : la Joconde peut être évoquée sans être montrée. En 1969, Robert Filliou édite La Joconde est dans les escaliers, un écriteau en carton accompagné d'un seau et d'un balai, comme si la célébrité était partie faire le ménage. Le multiple, tiré à 200 exemplaires, se moque gentiment du pèlerinage muséal. La photographie s'empare ensuite de la question de l'identité. Le Japonais Yasumasa Morimura se glisse en 1998 dans la Joconde en substituant son propre visage et ses mains à ceux du modèle, et interroge le regard occidental, le genre et l'appropriation. En 1974, l'Italien Salvatore Fiume avait déjà peint une Gioconda africana, conservée aux Musées du Vatican.

Le street art fait sortir la Joconde dans la rue. En 2004, Banksy accroche lui-même au Louvre, sans autorisation, une Joconde dont le visage est remplacé par un smiley jaune ; ses pochoirs l'ont aussi armée d'un lance-roquettes. En 2005, Invader compose avec 330 Rubik's Cubes sa Rubik Mona Lisa, premier tableau de la série qu'il appelle « rubikcubisme » ; adjugée 480 200 euros chez Artcurial le 23 février 2020, elle a pulvérisé son estimation. La logique reste celle de Duchamp, avec d'autres outils : l'image est assez connue pour survivre à la pixellisation.

Pochoir, affiche, mosaïque : dans la rue, la Joconde devient un signe que l'on reconnaît à vingt mètres. Illustration IA

Publicité, cinéma, intelligence artificielle : la Joconde de masse

À partir des années 1950, la Joconde revisitée quitte les galeries pour la culture populaire. Le cinéma rejoue son vol, une chanson à son nom remporte un Oscar avec Nat King Cole, la publicité lui fait tenir toutes sortes de produits, et la cérémonie d'ouverture des Jeux de Paris 2024 l'a fait flotter sur la Seine : le panorama complet est sur la page la Joconde au cinéma, en chanson et en publicité.

Depuis 2019, l'intelligence artificielle ajoute une étape : la Joconde ne se contente plus d'être transformée, elle bouge et parle. Les enjeux de ces images, entre prouesse technique et deepfake, sont détaillés dans la Joconde et l'IA, et notre galerie de Joconde revisitées par l'IA en propose des variations commentées. Les pages de la rubrique « Revisitée » :

Questions fréquentes

Qui a dessiné une moustache à la Joconde ?

Marcel Duchamp, en 1919, sur une reproduction bon marché du tableau. Il y ajoute une moustache, une barbiche et le titre L.H.O.O.Q., jeu de mots grivois quand on le prononce à la française. En 1920, Francis Picabia en publie une version redessinée dans sa revue 391 en oubliant la barbiche, que Duchamp ajoutera lui-même en 1942.

Peut-on parodier la Joconde librement ?

Oui pour l'œuvre de Léonard, qui appartient au domaine public : on peut la copier, la modifier et la vendre. Il faut seulement veiller à la photographie utilisée, certaines étant soumises à conditions, et ne pas reprendre une réinterprétation protégée. Copier la Joconde de Warhol, de Basquiat ou de Duchamp suppose l'accord des ayants droit tant que leurs œuvres ne sont pas dans le domaine public.

Quelle est la Joconde revisitée la plus chère ?

La plus haute enchère publique que nous ayons pu recenser est celle de Colored Mona Lisa d'Andy Warhol (1963) : 56,2 millions de dollars chez Christie's à New York en mai 2015. Dans le street art, la Rubik Mona Lisa d'Invader a atteint 480 200 euros chez Artcurial en février 2020, soit plus de trois fois son estimation haute.

Pourquoi le tableau « La Joconde » de Magritte ne montre-t-il pas la Joconde ?

Parce que Magritte aimait dissocier le titre et l'image pour dérouter le regard, comme dans La Trahison des images. Sa Joconde de 1960, reprise en bronze en 1967, assemble des rideaux, un ciel nuageux et un grelot. Le spectateur projette le célèbre portrait sur une œuvre qui ne le contient pas : c'est la notoriété du nom qui crée l'image.

Où voir des Joconde revisitées dans un musée ?

Plusieurs sont exposées ou conservées dans des collections publiques : La Joconde aux clés de Léger au musée national Fernand Léger de Biot, la Mona Lisa à douze ans de Botero au MoMA, le bronze de Magritte à la Menil Collection de Houston, la composition de Malevitch au Musée russe de Saint-Pétersbourg. Les accrochages changent : vérifiez sur le site de chaque musée avant de vous déplacer.

Sources

  • Centre Pompidou, notice et dossier pédagogique de L.H.O.O.Q. : centrepompidou.fr
  • Musée russe de Saint-Pétersbourg, notice de Kasimir Malevitch, Composition avec la Joconde (Éclipse partielle), 1914.
  • Base Joconde du ministère de la Culture, notice de Fernand Léger, La Joconde aux clés, musée national Fernand Léger : pop.culture.gouv.fr
  • The Museum of Modern Art, notice de Fernando Botero, Mona Lisa, Age Twelve, 1959 : moma.org
  • The Menil Collection, notice de René Magritte, Mona Lisa (La Joconde), bronze, 1967 : menil.org
  • Carnegie Museums, « When Warhol Met Mona », Carnegie Magazine, printemps 2019 ; résultats de Christie's New York, mai 2015.
  • Hood Museum of Art, Dartmouth College, notice de Yasumasa Morimura, Mona Lisa in Its Origin, 1998.
  • Artcurial, vente Urban & Pop Contemporary du 23 février 2020 (Invader, Rubik Mona Lisa) ; dépêches AFP et Reuters du 24 février 2020.
  • E. Zakharov et al., « Few-Shot Adversarial Learning of Realistic Neural Talking Head Models », Samsung AI Center et Skoltech, 2019 ; Microsoft Research Asia, présentation de VASA-1, avril 2024.
  • Daniel Grojnowski et Denys Riout, Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, Paris, José Corti.

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