Les autres versions de la Joconde, du Prado à la Joconde nue
Une seule Joconde est de la main de Léonard : celle du Louvre. Mais son atelier en a peint une réplique fidèle, aujourd'hui au Prado, un carton de « Joconde nue » est conservé à Chantilly, et des dizaines de copies circulent, dont la très contestée Joconde d'Isleworth.
- Original
- Louvre, peuplier, 79,4 × 53,4 cm
- Copie d'atelier
- Prado, noyer, 76,3 × 57 cm
- Joconde nue
- Carton, musée Condé, Chantilly
- Isleworth
- Toile, collection privée, attribution rejetée
- Dessin de Raphaël
- Louvre, vers 1504-1505
Il n'existe qu'une Joconde de Léonard de Vinci, celle du Louvre, peinte sur un panneau de peuplier de 79,4 × 53,4 cm à partir de 1503. Les autres versions de la Joconde se répartissent en quatre catégories : une copie d'atelier exécutée en même temps que l'original, la Joconde du Prado ; des œuvres revendiquées comme de la main du maître mais rejetées par la plupart des spécialistes, au premier rang desquelles la Joconde d'Isleworth ; des variantes, comme la Joconde nue ou Monna Vanna de Chantilly ; enfin des copies anciennes, dessins et pastiches, du croquis de Raphaël aux répliques vendues aux enchères. Ces œuvres n'ont pas toutes la même valeur, mais plusieurs éclairent l'original.
La Joconde du Prado, une copie peinte aux côtés de Léonard
Conservée au musée du Prado, à Madrid, cette huile sur panneau de noyer de 76,3 × 57 cm est mentionnée dès 1666 dans l'inventaire de l'Alcázar de Madrid comme une « femme de la main de Léonard ». Elle est longtemps restée une copie parmi d'autres, peu regardée : un épais repeint noir, posé selon les restaurateurs pas avant 1750, recouvrait tout le paysage.
Sa restauration, menée en 2011-2012 en vue de l'exposition du Louvre consacrée à la Sainte Anne de Léonard (29 mars-25 juin 2012), a tout changé. Sous le noir est apparu un paysage proche de celui de l'original, aux couleurs restées fraîches. Surtout, la réflectographie infrarouge a montré que le dessin sous-jacent est presque identique à celui du Louvre et qu'il comporte les mêmes corrections : la copie a donc été peinte dans l'atelier de Léonard, en même temps que l'original, au fur et à mesure de ses modifications. Le peintre n'est pas identifié ; Bruno Mottin, du C2RMF, a avancé les noms de deux élèves, Salaì ou Francesco Melzi.
Pour les historiens, la Joconde du Prado est précieuse à double titre. Elle montre l'organisation de l'atelier, où les élèves reproduisaient les compositions du maître pendant qu'il les élaborait. Et, faute de vernis jaunis, elle donne une idée des couleurs que l'original a pu avoir (voir les secrets de la Joconde), avec un modelé plus net et sans le sfumato de Léonard.
La Joconde d'Isleworth : une « première version » contestée
C'est la plus médiatisée des prétendantes. Il s'agit d'une huile sur toile d'environ 85 × 65 cm, qui montre une femme plus jeune que celle du Louvre, encadrée de deux colonnes, devant un paysage simplifié. Le collectionneur anglais Hugh Blaker l'achète en 1913, peu après sa vente par le manoir de Montacute House, dans le Somerset ; elle doit son nom au quartier de l'ouest de Londres, Isleworth, où il avait son atelier. Le marchand Henry F. Pulitzer l'acquiert en 1962 et défend son authenticité dans un livre, Where Is the Mona Lisa?. Après sa mort, puis celle de sa compagne, le tableau passe à un consortium international.
La Mona Lisa Foundation, fondée à Zurich en 2010, l'a présentée à Genève le 27 septembre 2012 comme une première version de la main de Léonard, peinte vers 1503-1506 pour les Giocondo (voir qui est la Joconde) et laissée inachevée. Elle avance la datation au carbone 14 de la toile, des pigments compatibles avec le début du XVIe siècle et des comparaisons du visage menées par le physicien John Asmus. Le tableau a été exposé à Turin, à la Promotrice delle Belle Arti, jusqu'au 26 mai 2024.
La plupart des spécialistes rejettent l'attribution. Martin Kemp, professeur émérite à Oxford, souligne que Léonard peignait sur bois et non sur toile, et juge la robe maladroite, le voile réduit à des rayures, la chevelure routinière, le paysage « vraiment mauvais » et le visage enjolivé ; il y voit une copie postérieure à 1519. Frank Zöllner l'exclut de son catalogue de l'œuvre de Léonard. Une toile ancienne prouve seulement l'âge du support, pas l'identité du peintre.
La Joconde nue de Chantilly
Le musée Condé, au château de Chantilly, conserve un grand dessin au fusain rehaussé de blanc, sur papier, montrant une femme à demi nue, buste de face, dans la pose et avec les mains de la Joconde. Acquis en 1862 par le duc d'Aumale, il était traditionnellement attribué à l'atelier de Léonard et daté de 1514-1516. On l'appelle Joconde nue ou Monna Vanna, du nom donné à plusieurs tableaux qui en dérivent.
En 2017, le musée l'a confié au C2RMF pour une étude approfondie. Le laboratoire a confirmé qu'il s'agit d'un carton : ses contours sont percés de petits trous servant à reporter le dessin par poncif, au spolvero, en vue d'une peinture. Certaines hachures du visage semblent tracées par un gaucher, comme l'était Léonard. Bruno Mottin a conclu à une œuvre réalisée dans l'atelier du maître par un artiste virtuose, qui pourrait être Léonard lui-même ; Mathieu Deldicque, conservateur du musée Condé, a parlé dès 2017 d'une forte probabilité que Léonard en ait dessiné l'essentiel. L'attribution reste débattue. Du 1er juin au 6 octobre 2019, pour les 500 ans de la mort de Léonard, Chantilly a consacré une exposition à ce dessin et à ses dérivés peints, dont la Donna nuda du musée de l'Ermitage.
Le dessin de Raphaël et l'énigme des colonnes
Le plus ancien témoin extérieur de la Joconde est un petit dessin à la plume et à l'encre brune de Raphaël, conservé au département des Arts graphiques du Louvre et généralement daté vers 1504-1505. Le jeune peintre, arrivé à Florence en 1504, y reprend la pose, les mains et le paysage du portrait en cours. Il en tirera son Portrait de Maddalena Doni (vers 1506, Florence, palais Pitti), première d'une longue série d'emprunts.
Le dessin pose une question : la jeune femme y est encadrée de deux colonnes entières, alors que la Joconde du Louvre n'en montre que les bases, à l'extrême bord du panneau. On a longtemps cru que le tableau avait été rogné. L'examen du panneau mené par le C2RMF en 2004-2005 a montré que ses bords sont intacts : il n'a pas été recoupé. Les colonnes du dessin de Raphaël et de nombreuses copies, dont celle d'Isleworth, reflètent donc soit un état antérieur de la composition, soit une interprétation des copistes, hypothèse privilégiée par Martin Kemp.
Copies anciennes et répliques célèbres
On recense plusieurs dizaines de copies anciennes de la Joconde, peintes du XVIe au XIXe siècle, de qualité très inégale. Quelques-unes se distinguent.
- Les Monna Vanna peintes, dérivées du carton de Chantilly, dont la Donna nuda du musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, œuvre de l'entourage de Léonard.
- La copie du Walters Art Museum de Baltimore, peinte au XVIIe siècle, qui fait partie des versions encadrées de grandes colonnes.
- La « Joconde Hekking », copie du XVIIe siècle achetée en 1953 par l'antiquaire niçois Raymond Hekking, qui la présentait comme l'original ; elle a été adjugée environ 2,9 millions d'euros chez Christie's, à Paris, en 2021.
Le marché de ces copies, souvent tributaire de la célébrité de l'original, est détaillé dans la page prix et valeur de la Joconde ; pour les reproductions modernes, voir reproduction de la Joconde. Les détournements des XXe et XXIe siècles relèvent d'une autre histoire, racontée dans la Joconde revisitée.
Tableau comparatif des versions de la Joconde
| Œuvre | Lieu | Date | Support | Attribution | Intérêt |
|---|---|---|---|---|---|
| La Joconde | Louvre, Paris | Vers 1503-1519 | Huile sur peuplier, 79,4 × 53,4 cm | Léonard de Vinci | L'original |
| Joconde du Prado | Prado, Madrid | Vers 1503-1516 | Huile sur noyer, 76,3 × 57 cm | Atelier de Léonard (Salaì ou Melzi ?) | Peinte en parallèle ; couleurs fraîches |
| Joconde d'Isleworth | Collection privée | XVIe siècle (discuté) | Huile sur toile, env. 85 × 65 cm | Léonard selon ses propriétaires ; copie selon la plupart des spécialistes | Colonnes ; modèle rajeuni |
| Joconde nue (Monna Vanna) | Musée Condé, Chantilly | Vers 1514-1516 (traditionnel) | Fusain et rehauts de blanc sur papier | Atelier de Léonard, peut-être Léonard en partie | Carton piqué pour report |
| Dessin de Raphaël | Louvre, Arts graphiques | Vers 1504-1505 | Plume et encre brune | Raphaël | Témoin précoce ; colonnes |
| Donna nuda | Ermitage, Saint-Pétersbourg | XVIe siècle | Huile | Entourage de Léonard | Version peinte du type nu |
| Joconde Hekking | Collection privée | XVIIe siècle | Huile | Anonyme | Vendue 2,9 M€ en 2021 |
Questions fréquentes
Combien existe-t-il de Joconde ?
Une seule est de la main de Léonard de Vinci : celle du Louvre. Il existe en revanche une copie d'atelier peinte en même temps, au Prado, un carton de Joconde nue à Chantilly, un dessin de Raphaël et plusieurs dizaines de copies anciennes. La Joconde d'Isleworth, présentée comme une première version, n'est pas reconnue par la plupart des spécialistes.
La Joconde du Prado est-elle de Léonard de Vinci ?
Non. Elle a été peinte dans l'atelier de Léonard, en même temps que l'original, par un élève dont le nom n'est pas connu ; Salaì et Francesco Melzi sont les plus souvent cités. Sa restauration de 2011-2012 a révélé, sous un repeint noir, un paysage proche de celui du Louvre et un dessin sous-jacent quasi identique.
La Joconde d'Isleworth est-elle authentique ?
C'est une toile ancienne, mais son attribution à Léonard est rejetée par la plupart des spécialistes, dont Martin Kemp et Frank Zöllner. Ils relèvent notamment son support en toile, inhabituel chez Léonard, et une exécution jugée bien inférieure. La Mona Lisa Foundation, qui la défend depuis 2012, y voit une première version peinte vers 1503-1506.
Qu'est-ce que la Joconde nue ?
C'est un grand dessin au fusain du musée Condé de Chantilly, montrant une femme à demi nue dans la pose de la Joconde. Étudié par le C2RMF à partir de 2017, ce carton percé pour le report a été réalisé dans l'atelier de Léonard, peut-être en partie par le maître. Il a inspiré plusieurs tableaux appelés Monna Vanna.
Sources
- Museo Nacional del Prado, notice et dossier de restauration de la Gioconda (atelier de Léonard de Vinci), 2012.
- Vincent Delieuvin (dir.), La Sainte Anne, l'ultime chef-d'œuvre de Léonard de Vinci, catalogue d'exposition, musée du Louvre, 2012.
- Mathieu Deldicque (dir.), La Joconde nue, catalogue d'exposition, Domaine de Chantilly / In Fine, 2019.
- The Art Newspaper, « Earliest copy of Mona Lisa found in Prado », février 2012, et article du 1er novembre 2012 sur la Joconde d'Isleworth.
- Martin Kemp, Living with Leonardo, Thames & Hudson, 2018.
- Frank Zöllner, Léonard de Vinci. Tout l'œuvre peint et graphique, Taschen.
- Musée du Louvre, département des Arts graphiques, Raphaël, dessin d'après la Joconde ; département des Peintures, notice INV. 779.
À lire aussi
- I · L'œuvreAcheter une reproduction de la Joconde : le guide sans publicitéAcheter une reproduction de la Joconde : types, critères de qualité, prix indicatifs, images HD légales, règles des copistes du Louvre, encadrement.
- I · L'œuvreQui est la Joconde ? La vie de Lisa GherardiniLa Joconde est Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo. Sa vie, la preuve de 1503 retrouvée à Heidelberg, l'origine du nom et les fausses pistes.
- I · L'œuvreCombien vaut la Joconde ? Le prix d'un tableau invendableLa Joconde n'a pas de prix : elle est inaliénable. Estimation de 1962 (100 millions de dollars), valeur actuelle, records d'enchères, achat en 1518.
- I · L'œuvreLe tableau de la Joconde, fiche d'identité complèteLa Joconde mesure 79,4 × 53,4 cm : huile sur panneau de peuplier, datée 1503-1519, fissurée, vernis jauni, sous vitrine. La fiche complète du tableau.