Pourquoi la Joconde est célèbre : cinq siècles de fabrique d'une icône
La Joconde n'est pas devenue célèbre d'un coup. Admirée dès la Renaissance, elle a été érigée en mythe par les écrivains romantiques, en vedette mondiale par le vol de 1911, puis en icône populaire par les parodies, les tournées et la reproduction de masse.
- Peintre
- Léonard de Vinci
- Premier éloge
- Vasari, 1550
- Tournant
- Vol du 21 août 1911
- Louvre
- Environ 9 millions de visiteurs en 2025
- Étude de référence
- Donald Sassoon, 2001
La Joconde est célèbre parce que plusieurs forces se sont additionnées pendant cinq siècles, chacune amplifiant la précédente. Au départ, un chef-d'œuvre reconnu comme tel dès la Renaissance, signé du peintre le plus admiré de son temps. Puis une longue présence dans les collections royales et au Louvre, l'un des premiers grands musées publics d'Europe. Au XIXe siècle, les écrivains romantiques en font une énigme et une femme fatale. En 1911, son vol transforme un tableau de musée en vedette de la presse mondiale. Au XXe siècle enfin, parodies, tournées internationales et reproductions de masse en font l'image la plus diffusée de l'histoire de l'art. C'est la thèse de l'historien Donald Sassoon : aucune cause unique, mais une célébrité qui se nourrit d'elle-même.
Un chef-d'œuvre admiré dès la Renaissance
La renommée de la Joconde ne date pas de 1911. Vers 1504-1505, le jeune Raphaël, tout juste arrivé à Florence, dessine la pose du portrait en cours et la réutilise pour ses propres portraits. Le tableau impose en effet des inventions qui deviendront la norme du portrait occidental : une figure en buste de trois quarts, les mains posées l'une sur l'autre au premier plan, un vaste paysage à l'arrière, et ce modelé fondu dans l'ombre que l'on appelle le sfumato.
Le prestige du peintre compte autant que l'œuvre. De son vivant, Léonard est déjà une légende : auteur de la Cène de Milan, ingénieur courtisé par les princes, invité par François Ier en France, où il meurt en 1519. En 1550, Giorgio Vasari consacre à la Joconde, dans ses Vies, l'une des descriptions les plus élogieuses de son livre. Il y vante des yeux qui ont « ce lustre et cette humidité » que l'on voit chez les vivants, une bouche qui semble « non de couleurs, mais de chair véritable », et affirme que l'œuvre est peinte d'une manière à faire « trembler et craindre » tout artiste valeureux. Il ajoute que Léonard faisait jouer des musiciens et des bouffons pendant les séances de pose, pour garder son modèle enjoué : la première anecdote sur le sourire est née.
Une œuvre royale, puis un trésor du Louvre
Après la mort de Léonard, le tableau entre dans les collections de François Ier, dans des conditions que la page pourquoi la Joconde est en France détaille. Il est exposé à Fontainebleau, puis à Versailles sous Louis XIV. À la Révolution, les collections royales deviennent nationales et la Joconde rejoint le Louvre, devenu musée public. Bonaparte la fait un temps accrocher dans sa chambre des Tuileries, avant son retour au musée en 1804.
Ce parcours lui donne une visibilité incomparable : au XIXe siècle, le Louvre est le lieu de passage obligé des artistes, des copistes et des voyageurs de toute l'Europe. La Joconde est admirée, gravée, copiée, mais elle ne domine pas encore les collections : Raphaël passe alors pour le plus grand des peintres, et nombre de tableaux du Louvre sont plus célèbres qu'elle.
Le XIXe siècle invente la femme fatale
Le basculement est littéraire. Les écrivains romantiques et symbolistes cessent de voir dans la Joconde le portrait d'une bourgeoise florentine pour en faire une énigme, une séductrice insaisissable. Théophile Gautier, en 1864, lui prête un regard « plein de promesse » et une bouche moqueuse :
« La bouche sinueuse, serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité, qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. »
Théophile Gautier, Les Dieux et les demi-dieux de la peinture, 1864
En 1869, le critique anglais Walter Pater publie dans la Fortnightly Review un passage qui fera le tour du monde anglophone, repris en 1873 dans son livre sur la Renaissance : « Elle est plus vieille que les rochers parmi lesquels elle est assise ; comme le vampire, elle est morte bien des fois et a appris les secrets de la tombe. » Le poète W. B. Yeats ouvrira encore en 1936 son Oxford Book of Modern Verse avec ce texte découpé en vers libres. La Joconde devient ainsi un personnage : le fameux sourire se charge d'un mystère qu'aucun texte de la Renaissance ne lui prêtait.
1911 : le vol qui fait de la Joconde une vedette mondiale
Le 21 août 1911, Vincenzo Peruggia, un vitrier italien qui avait travaillé au Louvre, décroche le tableau et l'emporte. La disparition n'est remarquée que le lendemain ; le musée ferme une semaine, le poète Guillaume Apollinaire est arrêté, Pablo Picasso interrogé. Pendant plus de deux ans, la presse du monde entier publie le visage de la Joconde, et des foules viennent au Louvre contempler l'emplacement vide. Retrouvée à Florence en décembre 1913, l'œuvre est exposée en Italie avant de regagner Paris le 4 janvier 1914, accueillie en triomphe. Le récit complet est sur la page vol de la Joconde.
Pour Sassoon comme pour la plupart des historiens, c'est le moment décisif. Le vol fait sortir la Joconde du cercle des amateurs d'art : elle devient une affaire d'État, un feuilleton policier et un visage familier pour des millions de lecteurs qui n'ont jamais mis les pieds au Louvre.
Parodies, tournées et reproductions : l'icône de masse
Une image connue de tous devient une cible idéale pour les avant-gardes. En 1914, Kasimir Malevitch colle une reproduction barrée de la Joconde dans sa Composition avec la Joconde. En 1919, Marcel Duchamp lui ajoute moustache et barbiche et l'intitule L.H.O.O.Q.. Suivront Fernand Léger (La Joconde aux clés, 1930), Salvador Dalí, puis Andy Warhol, qui la répète trente fois en sérigraphie en 1963 (Thirty Are Better Than One). Chaque détournement présuppose la célébrité de l'original et l'augmente encore : la page la Joconde revisitée en dresse l'inventaire. La culture populaire suit, de la chanson Mona Lisa de Nat King Cole (1950), récompensée par un Oscar, à la publicité (voir la Joconde au cinéma et en chansons).
Les tournées font le reste. En 1963, la Joconde est exposée à Washington puis au Metropolitan Museum de New York : environ 500 000 visiteurs à la National Gallery of Art en moins d'un mois, plus d'un million au Met. Pour l'occasion, sa valeur d'assurance est estimée à 100 millions de dollars, chiffre qui alimente depuis le mythe de son prix (voir combien vaut la Joconde). En 1974, elle attire environ 1,5 million de personnes au Musée national de Tokyo, entre le 20 avril et le 10 juin, avant une étape à Moscou. Ces voyages, racontés dans la page les voyages de la Joconde, en font un ambassadeur de la France et un événement de masse.
Une célébrité qui s'entretient d'elle-même
Aujourd'hui, la célébrité de la Joconde fonctionne en circuit fermé : on vient la voir parce qu'elle est célèbre, et elle est célèbre parce que tout le monde vient la voir. Le Louvre a accueilli environ 8,7 millions de visiteurs en 2024 et 9 millions en 2025, ce qui en fait le musée le plus fréquenté du monde. Depuis le 6 avril 2005, le tableau est seul sur une cimaise de la salle des États, derrière une vitre protectrice. Début 2025, la présidente du musée, Laurence des Cars, a alerté sur les conditions de visite, alors qu'environ 20 000 personnes s'y pressent chaque jour. Le 28 janvier 2025, le président de la République a annoncé, dans le cadre du projet Louvre-Nouvelle Renaissance, la création d'un espace dédié à la Joconde (voir la future salle).
Cette notoriété a son revers. La Joconde attire aussi les agressions symboliques, de la pierre lancée en 1956 aux jets de gâteau en 2022 et de soupe en 2024, chacune largement relayée parce qu'elle vise le tableau le plus célèbre du monde (voir attaques et protection).
Pourquoi la Joconde est célèbre : ce qu'en disent les historiens
L'ouvrage de référence reste celui de Donald Sassoon, historien à Queen Mary, université de Londres, paru en 2001 sous les titres Mona Lisa: The History of the World's Most Famous Painting au Royaume-Uni et Becoming Mona Lisa aux États-Unis. Sa thèse tient en deux idées. D'abord, la célébrité n'est pas une pure invention moderne : les contemporains de Léonard tenaient déjà le tableau pour un chef-d'œuvre. Ensuite, son statut d'icône mondiale résulte d'un processus historique complexe, où un peu de renommée en attire beaucoup plus : les romantiques, Gautier en tête, inventent le sourire mystérieux et la femme fatale ; la presse, la photographie et le tourisme démultiplient l'image.
Cette lecture n'enlève rien aux qualités de l'œuvre, que soulignent des spécialistes de Léonard comme Martin Kemp : la Joconde est réellement un tableau novateur, dont la pose et le modelé ont été imités dès sa création. Mais d'autres chefs-d'œuvre tout aussi admirés n'ont jamais connu un tel destin. La différence tient aux hasards de l'histoire : un tableau de petit format, conservé dans le musée le plus fréquenté du monde, au cœur de l'une des villes les plus visitées, assez transportable pour être volé en 1911 et prêté en 1963 et 1974.
- Léonard commence le portrait de Lisa del Giocondo à Florence.
- Vasari publie la première description élogieuse du tableau.
- Retour définitif au Louvre après un séjour aux Tuileries.
- Walter Pater publie son célèbre passage sur la Joconde.
- Vol au Louvre ; retour à Paris le 4 janvier 1914.
- Marcel Duchamp crée L.H.O.O.Q.
- Exposition à Washington et à New York.
- Exposition à Tokyo, puis à Moscou.
- Installation dans la salle des États rénovée.
- Annonce d'un espace dédié dans le cadre du projet Louvre-Nouvelle Renaissance.
Questions fréquentes
Pourquoi la Joconde est-elle si célèbre ?
Parce que plusieurs facteurs se sont cumulés : le prestige de Léonard de Vinci, l'éloge de Vasari en 1550, sa présence dans les collections royales puis au Louvre, sa transformation en femme fatale par les écrivains du XIXe siècle, le vol de 1911 relayé par la presse mondiale, puis les parodies, les tournées de 1963 et 1974 et la reproduction de masse.
La Joconde était-elle célèbre avant son vol en 1911 ?
Oui, mais surtout auprès des amateurs d'art. Vasari l'avait louée dès 1550, et des écrivains comme Théophile Gautier et Walter Pater en avaient fait un mythe littéraire au XIXe siècle. C'est le vol de 1911, suivi pendant plus de deux ans par la presse internationale, qui l'a rendue familière au grand public du monde entier.
Combien de personnes voient la Joconde chaque jour ?
Début 2025, les chiffres cités lors de l'annonce du projet Louvre-Nouvelle Renaissance faisaient état d'environ 20 000 visiteurs par jour dans la salle des États. Le Louvre a accueilli environ 9 millions de visiteurs en 2025, et une grande partie d'entre eux passe devant la Joconde.
La Joconde est-elle le plus beau tableau du monde ?
C'est le plus célèbre, ce qui n'est pas la même chose. Les historiens reconnaissent ses innovations, comme la pose de trois quarts, les mains au premier plan et le sfumato, mais beaucoup soulignent, avec Donald Sassoon, que sa célébrité tient aussi à des circonstances historiques : romantisme, vol de 1911, tournées et reproduction de masse.
Sources
- Donald Sassoon, Mona Lisa: The History of the World's Most Famous Painting, Londres, HarperCollins, 2001 ; éd. américaine Becoming Mona Lisa: The Making of a Global Icon, Harcourt, 2001.
- Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, Florence, 1550 et 1568, vie de Léonard de Vinci.
- Théophile Gautier, Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor, Les Dieux et les demi-dieux de la peinture, Paris, Morizot, 1864.
- Walter Pater, « Notes on Leonardo da Vinci », Fortnightly Review, novembre 1869, repris dans Studies in the History of the Renaissance, 1873.
- Metropolitan Museum of Art, « Today in Met History: February 4 » (exposition de 1963).
- Musée du Louvre, bilans de fréquentation 2024 et 2025 ; ministère de la Culture, annonce du projet Louvre-Nouvelle Renaissance, janvier 2025.
- Martin Kemp, Leonardo, Oxford University Press, 2004.
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- II · HistoireLes voyages de la Joconde, de Florence à TokyoLa Joconde n'a quitté la France que trois fois : Italie 1913, États-Unis 1963, Japon et URSS 1974. Dates, visiteurs, coulisses et pourquoi elle ne voyage plus.
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- IV · Au LouvreVoir la Joconde au Louvre : le guide pratique 2026Où est la Joconde au Louvre ? Salle 711, aile Denon, 1er étage. Horaires, billet à 22 € ou 32 €, réservation, accès et conseils pour la voir sans cohue.