Le sourire de la Joconde : ce que l'on sait vraiment
Personne ne sait ce que pensait Lisa Gherardini en posant. On sait en revanche pourquoi son sourire semble apparaître puis s'effacer : il est peint dans l'ombre, sans contour, et notre vision périphérique le perçoit mieux que notre regard direct.

- Témoin ancien
- Vasari, 1550
- Clé optique
- Vision périphérique (2000)
- Logiciel
- 83 % de joie (2005)
- Jugée heureuse
- 97 % des essais (2017)
Pourquoi la Joconde sourit-elle ? Il n'existe aucun document de Léonard ni de son modèle sur ce point. La seule explication ancienne vient de Giorgio Vasari, qui affirme en 1550 que le peintre faisait jouer des musiciens et des bouffons pour égayer Lisa Gherardini pendant les séances de pose. Ce que la science explique, en revanche, c'est pourquoi le sourire de la Joconde paraît changer : les coins de la bouche sont peints dans une ombre sans contour, et notre vision périphérique y voit un sourire que le regard direct efface en partie. Les études sur les émotions concluent, elles, que la plupart des observateurs le jugent heureux.
Ce que raconte Vasari
Le récit fondateur se trouve dans la vie de Léonard publiée par Giorgio Vasari dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550, révisées en 1568).
Monna Lisa étant très belle, il faisait, pendant qu'il la peignait, jouer de la musique ou chanter, et il y avait toujours des bouffons pour la tenir gaie, afin de chasser cette mélancolie que la peinture donne souvent aux portraits. Et il y avait dans celui de Léonard un sourire si plaisant que c'était une chose plus divine qu'humaine à voir.
Giorgio Vasari, Vies, 1550, vie de Léonard (traduction)
Il faut lire ce passage avec prudence. Vasari, né en 1511, n'a pas connu le modèle et n'a vraisemblablement jamais vu le tableau, alors en France ; sa description mentionne d'ailleurs des sourcils qui ne sont pas visibles aujourd'hui. L'anecdote des musiciens est plausible, mais invérifiable. Le mot italien qu'il emploie, ghigno, désigne d'ordinaire un sourire marqué, presque une grimace, ce qui a fait débattre les traducteurs.

Un sourire déjà dans le nom… et dans l'atelier de Léonard
En italien, giocondo signifie « joyeux, enjoué ». La Gioconda est donc à la fois « l'épouse de Giocondo » et « la joyeuse », et plusieurs historiens ont supposé que Léonard avait joué de ce nom en donnant un sourire à son modèle. C'est une hypothèse séduisante, non un fait documenté.
Ce qui est certain, c'est que le sourire n'est pas propre au portrait de Lisa. On le retrouve sur d'autres visages peints par Léonard, comme le Saint Jean-Baptiste et la Sainte Anne du Louvre, au point que l'on parle de « sourire léonardesque », imité ensuite par ses élèves milanais. On l'a souvent rapproché du sourire léger de certaines sculptures de son maître Verrocchio. Léonard, qui a disséqué et dessiné les muscles des lèvres dans ses études d'anatomie conservées dans la Royal Collection, savait aussi avec précision comment une bouche se soulève.
Pourquoi le sourire apparaît et disparaît : l'explication par la vision
En 2000, la neurobiologiste Margaret Livingstone, de la Harvard Medical School, a proposé dans la revue Science l'explication la plus citée. L'œil humain voit les détails fins avec le centre de la rétine (la fovéa) et ne perçoit, en périphérie, que les formes floues et les grandes zones d'ombre, ce que l'on appelle les basses fréquences spatiales. En filtrant une reproduction du tableau, elle a montré que le sourire est surtout porté par ces basses fréquences : les ombres douces autour des commissures, qui relèvent visuellement les coins de la bouche. Quand on regarde les yeux ou le fond, la bouche tombe dans la vision périphérique et le sourire paraît net. Quand on fixe la bouche, la fovéa lit le dessin précis des lèvres, presque droites, et le sourire s'atténue.
En 2004, Leonid Kontsevich et Christopher Tyler (Smith-Kettlewell Eye Research Institute, San Francisco) ont ajouté une pièce au dossier dans Vision Research. En superposant au visage un « bruit » visuel aléatoire, ils ont constaté que l'expression perçue basculait vers la joie ou la tristesse selon que ce bruit relevait ou abaissait les coins de la bouche. Comme notre système visuel produit lui-même un bruit de fond variable, la même bouche ambiguë peut sembler différente d'un instant à l'autre. Ils ont aussi montré que le « sourire des yeux » vient en réalité de la bouche : c'est elle qui colore la lecture de tout le visage.
Les deux explications ont le même point de départ technique : le sfumato, qui laisse les coins de la bouche sans limite tracée, dans une lumière douce venue de la gauche décrite dans l'analyse de la Joconde.

Heureuse, triste ou feinte ? Ce que disent les études sur les émotions
En décembre 2005, des chercheurs de l'université d'Amsterdam, avec l'université de l'Illinois, ont soumis le visage à un logiciel de reconnaissance des émotions. Résultat diffusé dans le monde entier : 83 % de joie, 9 % de dégoût, 6 % de peur, 2 % de colère, moins de 1 % de neutralité. Les auteurs eux-mêmes ont reconnu qu'il s'agissait d'un exercice sans valeur scientifique : le logiciel n'était pas conçu pour des expressions aussi subtiles.
L'étude la plus rigoureuse sur la perception est celle d'Emanuela Liaci, Jürgen Kornmeier et leurs collègues, à Fribourg-en-Brisgau, publiée en 2017 dans Scientific Reports sous le titre « Mona Lisa is always happy – and only sometimes sad ». Ils ont créé huit variantes du visage en relevant ou en abaissant très légèrement les coins de la bouche, puis les ont présentées avec l'original, à de nombreuses reprises, à douze participants. L'original a été jugé heureux dans près de 97 % des cas. Fait notable : dans une seconde expérience où l'original n'était entouré que de variantes plus tristes, ces variantes ont été jugées plus tristes qu'auparavant, l'original restant perçu comme heureux. Notre jugement sur une expression dépend donc du contexte de comparaison.
En 2019, trois neurologues italiens, Luca Marsili, Lucia Ricciardi et Matteo Bologna, ont publié dans Cortex une analyse de l'asymétrie du sourire. En montrant à 42 personnes des images composées de deux moitiés gauches ou de deux moitiés droites du visage, ils ont constaté que 39 d'entre elles (92,8 %) voyaient de la joie dans une seule des deux moitiés, la gauche. Pour eux, ce sourire asymétrique, sans contraction des muscles autour des yeux, correspond à un sourire « non Duchenne », du nom du neurologue français du XIXe siècle qui a décrit le vrai sourire comme mobilisant aussi les yeux. Ils en déduisent que le sourire pourrait ne pas être sincère : c'est une interprétation, contestable sur une image peinte et vernie.
| Année | Auteurs | Approche | Conclusion |
|---|---|---|---|
| 1550 | Giorgio Vasari | Récit biographique | Musiciens et bouffons égayaient le modèle |
| 2000 | Margaret Livingstone | Neurosciences de la vision | Sourire porté par les basses fréquences, mieux vu en périphérie |
| 2004 | L. Kontsevich, C. Tyler | Psychophysique | Le bruit visuel fait basculer une bouche ambiguë |
| 2005 | Univ. d'Amsterdam et de l'Illinois | Logiciel d'émotions | 83 % de joie (exercice non scientifique) |
| 2017 | E. Liaci, J. Kornmeier et al. | Psychologie expérimentale | Jugée heureuse dans près de 97 % des cas |
| 2019 | L. Marsili, L. Ricciardi, M. Bologna | Neurologie | Sourire asymétrique, peut-être non sincère |
Les hypothèses médicales : à prendre avec prudence
Le visage de la Joconde a aussi été « diagnostiqué » à de nombreuses reprises. Toutes ces lectures sont des hypothèses, publiées parfois dans des revues médicales, mais aucune ne peut être vérifiée.
- Paralysie faciale. En 1989, le médecin américain Kedar Adour a suggéré que l'asymétrie de la bouche évoquait les séquelles d'une paralysie faciale dite de Bell.
- Dents perdues. En 1992, le dentiste Joseph Borkowski a avancé dans le Journal of Forensic Sciences que les lèvres serrées trahissaient la perte des dents de devant après un choc ; pour lui, il ne s'agissait même pas d'un sourire.
- Excès de cholestérol. En 2010, le pathologiste italien Vito Franco a cru reconnaître un dépôt de cholestérol (xanthélasma) près de l'œil gauche et un lipome à la main.
- Hypothyroïdie. En 2018, Mandeep Mehra et Hilary Campbell ont proposé dans Mayo Clinic Proceedings une maladie de la thyroïde, d'après le teint jaunâtre, la chevelure clairsemée et un possible goitre, peut-être liée à une grossesse récente.
Ces diagnostics butent sur le même obstacle : un portrait peint n'est pas une photographie médicale. Le teint jaune vient en grande partie des vernis oxydés, l'absence de sourcils relève de l'histoire matérielle du tableau, et Léonard idéalisait son modèle. Ces débats et d'autres prétendues énigmes sont examinés dans les secrets de la Joconde ; la vie réelle de Lisa Gherardini, morte à 63 ans en 1542, est racontée dans qui est la Joconde.
« Un sourire de Joconde » : une expression passée dans la langue
Le tableau a donné à la langue française plus qu'une image. Le Trésor de la langue française enregistre le nom commun joconde pour désigner une femme énigmatique, à la fois distante et séduisante, attesté dès 1884 chez l'écrivain Joséphin Péladan, ainsi que la locution populaire « faire sa joconde », relevée en 1928 au sens d'« affecter un air indifférent et hautain ». Dans l'usage courant, un « sourire de Joconde » est un sourire à peine esquissé, dont on ne sait s'il est bienveillant, ironique ou triste.
L'anglais dit Mona Lisa smile, popularisé par la chanson « Mona Lisa » enregistrée par Nat King Cole en 1950, qui interroge l'étrangeté de ce sourire, et par le film Le Sourire de Mona Lisa (2003). Ces reprises sont présentées dans la Joconde au cinéma et en chansons.
Questions fréquentes
Pourquoi la Joconde sourit-elle ?
On ne connaît pas la raison réelle. Selon Vasari (1550), Léonard faisait venir musiciens et bouffons pour que son modèle reste gai pendant la pose, mais c'est un récit tardif et invérifiable. Le sourire est aussi un trait du style de Léonard, présent sur d'autres de ses visages, et peut-être un jeu sur le nom Giocondo, qui signifie « joyeux » en italien.
Pourquoi le sourire de la Joconde semble-t-il disparaître ?
Parce qu'il est peint surtout dans les ombres douces des coins de la bouche, sans contour. Selon Margaret Livingstone (Harvard, 2000), ces ombres sont perçues par la vision périphérique : quand on regarde les yeux, le sourire paraît net ; quand on fixe la bouche, la vision centrale lit des lèvres presque droites et le sourire s'atténue.
La Joconde est-elle heureuse ou triste ?
Les observateurs la jugent majoritairement heureuse. En 2017, une étude publiée dans Scientific Reports a montré que l'original était perçu comme heureux dans près de 97 % des cas, comparé à des variantes légèrement modifiées. Un logiciel testé en 2005 donnait 83 % de joie, mais ses auteurs reconnaissaient que ce n'était pas une mesure scientifique.
Le sourire de la Joconde est-il un vrai sourire ?
Une étude de 2019 parue dans Cortex l'a qualifié de sourire « non Duchenne » : asymétrique et sans participation des muscles des yeux, il serait typique d'une émotion non ressentie. C'est une interprétation discutée, appliquée à une image peinte, idéalisée et altérée par les vernis, pas à un visage réel observé.
Que veut dire « un sourire de Joconde » ?
L'expression désigne un sourire à peine esquissé et difficile à interpréter, entre bienveillance, ironie et réserve. Le Trésor de la langue française atteste aussi le nom commun « joconde » pour une femme énigmatique (Péladan, 1884) et la locution populaire « faire sa joconde », c'est-à-dire prendre un air indifférent et hautain.
Sources
- Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori ed architettori, Florence, 1550 et 1568, vie de Léonard.
- Margaret S. Livingstone, « Is It Warm? Is It Real? Or Just Low Spatial Frequency? », Science, vol. 290, 2000, p. 1299 ; et Vision and Art. The Biology of Seeing, Abrams, 2002.
- Leonid L. Kontsevich, Christopher W. Tyler, « What makes Mona Lisa smile? », Vision Research, vol. 44, n° 13, 2004, p. 1493-1498.
- Emanuela Liaci, Jürgen Kornmeier et al., « Mona Lisa is always happy – and only sometimes sad », Scientific Reports, 2017.
- Luca Marsili, Lucia Ricciardi, Matteo Bologna, « Unraveling the asymmetry of Mona Lisa smile », Cortex, 2019.
- Joseph E. Borkowski, « Mona Lisa: the enigma of the smile », Journal of Forensic Sciences, 1992.
- Mandeep R. Mehra, Hilary R. Campbell, lettre sur l'hypothèse d'une hypothyroïdie, Mayo Clinic Proceedings, vol. 93, n° 9, 2018.
- Couverture par l'AFP et Reuters de l'étude de l'université d'Amsterdam, décembre 2005.
- Trésor de la langue française informatisé (CNRTL), article « joconde ».
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