I — L'œuvre

Le sfumato, la technique de la Joconde

Le sfumato est une manière de peindre sans contours, où ombres et lumières se fondent « à la manière de la fumée », selon Léonard. Sur la Joconde, il repose sur des glacis de 1 à 2 micromètres chacun, superposés jusqu'à quelques dizaines de micromètres.

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Réinterprétation du visage de la Joconde émergeant d'une fumée brune et dorée, sans aucun contour net
Pas de ligne, seulement des passages de valeur : le principe du sfumato poussé jusqu'à l'image de la fumée. Illustration IA
Mot
De l'italien sfumare, « s'évaporer »
Maître
Léonard de Vinci
Procédé
Glacis translucides superposés
Une couche
1 à 2 µm
Total
30 à 40 µm au plus

Le sfumato est une technique de peinture qui supprime les contours : au lieu de dessiner le bord d'une forme, le peintre fait passer la lumière à l'ombre par degrés si fins que l'œil ne voit pas où l'un finit et où l'autre commence. Le mot vient de l'italien sfumare, « s'évaporer, s'estomper », formé sur fumo, la fumée. Léonard de Vinci en est le maître, et la Joconde son exemple le plus abouti : les coins des yeux et de la bouche, noyés dans une pénombre douce, sont la raison pour laquelle l'expression du modèle paraît changer. Techniquement, cet effet est obtenu par des glacis, couches de peinture à l'huile très diluées et translucides, superposées une à une.

Qu'est-ce que le sfumato ? Définition

Le sfumato ne consiste pas à rendre une image floue. Les volumes de la Joconde sont parfaitement construits : nez, pommettes, menton et mains ont un relief précis. Ce qui disparaît, ce sont les limites tracées. Le modelé se fait uniquement par les valeurs, c'est-à-dire par le degré de clarté ou d'obscurité de chaque zone, avec des transitions continues, dans une gamme plutôt sombre et des couleurs atténuées.

L'enjeu est d'abord une observation : dans la nature, aucun objet n'est entouré d'un trait. Un visage dans la pénombre se fond dans l'air qui l'entoure. Le sfumato traduit cette vision réelle, au lieu de la convention du dessin cerné qui dominait encore la peinture florentine du XVe siècle. Il en découle un effet psychologique : là où le contour manque, le spectateur complète lui-même, et le visage semble vivant, mobile, ambigu.

Ce que Léonard a écrit sur les ombres « à la manière de la fumée »

Léonard n'a pas laissé de traité systématique du sfumato, mais ses notes sur la peinture, réunies après sa mort et éditées notamment par Jean Paul Richter en 1883, reviennent sans cesse sur l'idée. Pour lui, le contour n'est pas une partie du corps peint : c'est une limite d'épaisseur nulle, que le peintre ne doit pas matérialiser.

Les limites des corps sont la moindre de toutes les choses. […] Ainsi, ô peintre, n'entoure pas tes corps de lignes.

Léonard de Vinci, Carnets, éd. J. P. Richter, § 49 (traduction)

Ailleurs, à propos de l'apprentissage du dessin, il conclut que les lumières et les ombres doivent se fondre « sans traits ni contours, à la manière de la fumée » (§ 492). La formule, citée par le Clos Lucé comme par les historiens de l'art, est la meilleure définition du sfumato écrite par son inventeur. Elle va de pair avec ses recommandations sur l'éclairage : une lumière moyenne, celle du soir ou d'un temps couvert, rend selon lui les visages « tendres » et gracieux, alors que le plein soleil les rend durs (§ 516 et § 520). Le portrait commenté sous cet angle est détaillé dans l'analyse de la Joconde.

Comment le sfumato est-il fait ? Les glacis

Le sfumato de Léonard n'est possible qu'avec la peinture à l'huile, diffusée en Italie dans la seconde moitié du XVe siècle à partir de l'exemple flamand. L'huile sèche lentement, ce qui permet de fondre les tons, et elle peut être étalée en couches transparentes. Le principe est celui du glacis : un pigment en très petite quantité, dilué dans beaucoup de liant, posé en film mince sur une couche déjà sèche. La lumière traverse le glacis, se réfléchit sur la couche claire du dessous et revient teintée. En multipliant les glacis sombres, couche après couche, le peintre assombrit les ombres sans jamais tracer de limite : chaque film déborde légèrement le précédent, et la transition s'adoucit d'elle-même.

Coupe imaginaire de couches de peinture translucides superposées, avec la joue de la Joconde au-dessus
Sous l'ombre de la joue, une base rosée couverte de glacis bruns de plus en plus épais : le principe mesuré en 2010. Illustration IA

Ce que la science a mesuré sur la Joconde

En 2010, une équipe du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), menée par Philippe Walter et Laurence de Viguerie, a publié dans Angewandte Chemie la première mesure chiffrée du sfumato. Par spectrométrie de fluorescence X, sans aucun prélèvement, elle a analysé neuf visages dans sept tableaux de Léonard conservés au Louvre, dont la Joconde.

Observation (étude de 2010)Résultat
Épaisseur d'un glacis1 à 2 micromètres
Glacis sur la joue de la JocondeDe 2-5 µm dans les clairs à environ 30 µm dans l'ombre la plus profonde
Épaisseur totale des couches30 à 40 µm au maximum, moins de la moitié d'un cheveu
Composition du glacis de la JocondeTerre à base d'oxyde de fer, assombrie par de l'oxyde de manganèse
Couche de dessousBase claire et rosée, d'épaisseur constante

Le résultat confirme le principe : ce n'est pas la couche de carnation qui varie, mais le nombre et l'épaisseur des glacis bruns posés dessus. Atteindre 30 micromètres avec des films de 1 à 2 micromètres suppose de l'ordre de quinze à trente passages, chacun devant sécher avant le suivant ; cela aide à comprendre pourquoi Léonard a travaillé si longtemps sur le panneau.

En 2023, une autre étude (Victor Gonzalez et al., Journal of the American Chemical Society) a analysé au synchrotron un micro-fragment de la couche de préparation de la Joconde : Léonard y a employé une huile traitée à l'oxyde de plomb, qui épaissit le liant et accélère le séchage. La structure matérielle du panneau est présentée sur la page tableau de la Joconde.

Sfumato, chiaroscuro, unione, cangiante : quatre manières de modeler

L'historienne de l'art Marcia B. Hall a montré que les peintres de la Haute Renaissance disposaient de quatre grandes manières de modeler les formes par la couleur. Les distinguer évite de confondre le sfumato avec n'importe quel dégradé.

ModePrincipeExemple
SfumatoTransitions de valeur imperceptibles, sans contour, dans une tonalité sourdeLéonard, la Joconde
ChiaroscuroModelé par contrastes marqués de clair et d'obscur, formes surgissant de l'ombrePorté à l'extrême plus tard par le Caravage
UnioneCouleurs franches accordées par des passages doux, sans assombrir l'ensembleRaphaël, Andrea del Sarto
CangianteOmbres et lumières rendues par un changement de teinte plutôt que de valeurMichel-Ange, voûte de la Sixtine

Les héritiers du sfumato

À Milan, les élèves et suiveurs de Léonard, que l'on appelle les « léonardesques », ont fait du sfumato une signature : Giovanni Antonio Boltraffio, Marco d'Oggiono, Giampietrino, Francesco Melzi, et surtout Bernardino Luini, dont les visages doux et souriants ont longtemps été attribués au maître. Hors de son atelier, Raphaël l'adopte après avoir vu la Joconde à Florence, par exemple dans le visage de la Vierge à la prairie (Vienne) ; à Venise, Giorgione l'emploie dans Les Trois Philosophes ; à Parme, le Corrège en tire une sensualité lumineuse. Les copies d'atelier de la Joconde, comme celle du Prado, permettent de comparer la technique du maître et celle de ses élèves : voir les autres versions de la Joconde.

Le sfumato a aussi un effet direct sur la lecture du visage. Parce que les commissures des lèvres sont dans une pénombre sans limite, le cerveau les interprète différemment selon qu'il les regarde en face ou du coin de l'œil : c'est l'une des clés du sourire de la Joconde.

Main de peintre posant un glacis au pinceau souple sur un portrait inspiré de la Joconde, palette de terres brunes à côté
Un glacis se pose en film mince sur une couche sèche, puis s'adoucit au pinceau sec. Illustration IA

Essayer le sfumato aujourd'hui : méthode pour peintres

On peut s'exercer au sfumato avec des moyens actuels, à condition d'accepter la lenteur. Le matériel de base :

  • Un support très lisse : panneau enduit de gesso poncé ou toile à grain très fin. Le grain accroche les glacis et casse les transitions.
  • Peinture à l'huile, avec des pigments transparents pour les glacis : terre d'ombre brûlée, terre de Sienne brûlée, terre d'ombre naturelle, un rouge laqué. Le blanc de plomb historique, toxique et soumis à restrictions, se remplace par un blanc de titane ou de zinc pour les couches claires.
  • Un médium à glacis : huile de lin et essence de térébenthine en proportions égales, ou un médium alkyde, qui sèche plus vite.
  • Des pinceaux souples (synthétique doux, martre ou petit-gris) et un large pinceau sec et doux pour fondre.
  1. Dessiner sans cerner. Report léger des grandes masses, qui sera recouvert.
  2. Établir les valeurs en monochrome. Une ébauche en brun ou en gris, mince et maigre, fixe ombres et lumières.
  3. Poser une carnation claire et opaque, plus claire que le résultat voulu, puisque les glacis assombrissent.
  4. Laisser sécher à cœur, plusieurs jours selon l'épaisseur et la température.
  5. Glacer. Très peu de pigment, beaucoup de médium, un film à peine visible sur les zones d'ombre, puis adoucir les bords au pinceau sec, sans jamais laisser de limite nette.
  6. Recommencer après séchage, en débordant chaque fois un peu, et en respectant la règle du « gras sur maigre » : chaque couche un peu plus riche en huile que la précédente.
  7. Contrôler en plissant les yeux ou sous une lumière faible : aucune transition ne doit se lire comme un trait.
  8. Vernir seulement quand la peinture est sèche en profondeur, en général après six mois au moins.

Les erreurs les plus fréquentes : mettre du blanc dans un glacis (il devient laiteux), glacer sur une couche encore fraîche (les tons se salissent), abuser du médium (coulures, rides) et confondre sfumato et flou en écrasant les plans du visage. À l'acrylique, un médium retardateur et un médium à glacis donnent une approximation. Au crayon ou au fusain, le même principe se travaille par couches légères, à l'estompe et à la gomme mie de pain. Pour d'autres pistes créatives autour du tableau, voir la Joconde revisitée en arts plastiques.

Questions fréquentes

Quelle est la définition du sfumato ?

Le sfumato est une technique de peinture qui modèle les formes sans contours, par des passages d'ombre à lumière si progressifs qu'on ne voit pas de limite. Le mot vient de l'italien sfumare, « s'évaporer ». Léonard de Vinci, son grand maître, demandait que les lumières et les ombres se fondent « sans traits ni contours, à la manière de la fumée ».

Qui a inventé le sfumato ?

Le sfumato est associé à Léonard de Vinci, qui l'a porté à sa perfection à partir de la fin du XVe siècle et l'a théorisé dans ses notes. Il s'appuie sur des expériences antérieures de modelé à l'huile, notamment flamandes. Ses élèves milanais, puis Raphaël, Giorgione et le Corrège l'ont repris et diffusé dans toute l'Italie.

Pourquoi la Joconde est-elle peinte en sfumato ?

Parce que Léonard voulait peindre un visage tel que l'œil le voit, sans les traits conventionnels du dessin. Les ombres fondues donnent un relief naturel et laissent les coins des yeux et de la bouche dans une pénombre ambiguë. C'est ce qui rend l'expression de la Joconde vivante et changeante, et explique en partie la fascination pour son sourire.

Combien de couches de peinture y a-t-il sur la Joconde ?

On ne connaît pas leur nombre exact. L'étude du C2RMF publiée en 2010 a mesuré des glacis de 1 à 2 micromètres chacun et une épaisseur qui atteint environ 30 micromètres dans les ombres du visage, 40 au maximum au total. Par simple calcul, cela représente de quinze à trente couches superposées dans les zones les plus sombres.

Peut-on faire du sfumato à l'acrylique ?

En partie. L'acrylique sèche en quelques minutes, ce qui empêche de fondre les tons longtemps. Un médium retardateur et un médium à glacis permettent de superposer des couches translucides et d'approcher l'effet. Pour un vrai sfumato, l'huile reste la technique adaptée, grâce à son séchage lent et à sa transparence.

Sources

  • Laurence de Viguerie, Philippe Walter et al., « Revealing the sfumato Technique of Leonardo da Vinci by X-Ray Fluorescence Spectroscopy », Angewandte Chemie International Edition, vol. 49, 2010, p. 6125-6128.
  • Victor Gonzalez et al., « X-ray and Infrared Microanalyses of Mona Lisa's Ground Layer and Significance Regarding Leonardo da Vinci's Palette », Journal of the American Chemical Society, 2023.
  • Léonard de Vinci, The Literary Works of Leonardo da Vinci, éd. Jean Paul Richter, 1883, § 49, § 492, § 516, § 520.
  • Marcia B. Hall, Color and Meaning. Practice and Theory in Renaissance Painting, Cambridge University Press.
  • Château du Clos Lucé, notice « Sfumato » sur le site du château.
  • Musée du Louvre, notice de la Joconde (INV. 779), collections.louvre.fr.
  • Jean-Pierre Mohen, Michel Menu, Bruno Mottin (dir.), Au cœur de la Joconde. Léonard de Vinci décodé, Gallimard / Musée du Louvre éditions, 2006.

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