I — L'œuvre

Les secrets de la Joconde : vrais mystères et fausses pistes

Sourcils disparus, voile de grossesse, couleurs éteintes par le vernis : certains secrets de la Joconde sont prouvés. D'autres, comme le regard qui suit le visiteur, le portrait caché ou les lettres dans les yeux, ne résistent pas à l'examen.

Mis à jour le · 10 min de lecture

La Joconde réinterprétée en bandes verticales infrarouges, ultraviolettes et naturelles, comme un scan de laboratoire
Depuis 2004, la Joconde est l'un des tableaux les plus scrutés par l'imagerie scientifique. Illustration IA
Étude de référence
C2RMF, 2004
Sourcils
Absents, peut-être effacés
Regard
15,4° à droite du spectateur (2019)
Voile
Guarnello, révélé en 2006
Lettres dans les yeux
Aucune selon le Louvre

Les secrets de la Joconde se rangent en deux familles. Les premiers sont des faits établis en laboratoire : le visage n'a ni sourcils ni cils, un voile de gaze transparent couvre les épaules du modèle, les couleurs sont assombries par des vernis jaunis et Léonard a longuement retravaillé sa composition. Les seconds sont des interprétations spectaculaires mais fragiles : lettres cachées dans les pupilles, second portrait sous la surface, autoportrait déguisé. Quant au regard qui suit le visiteur, le plus répandu des mystères de la Joconde, une étude publiée en 2019 a montré qu'il ne s'applique pas… à la Joconde elle-même.

Pourquoi la Joconde n'a-t-elle ni sourcils ni cils ?

À l'œil nu, le visage de Lisa Gherardini ne montre ni sourcils ni cils. Trois explications s'affrontent. La première invoque une mode de l'épilation chez les Florentines de la Renaissance : séduisante, elle n'est étayée par aucun document propre à ce portrait. La deuxième y voit un visage resté inachevé, Léonard ayant conservé le tableau jusqu'à sa mort sans jamais le livrer. La troisième, matérielle, suppose que sourcils et cils ont bien été peints, puis effacés par des nettoyages anciens.

C'est la thèse de l'ingénieur français Pascal Cotte, fondateur de la société Lumière Technology. Autorisé par le Louvre à numériser le tableau en 2004, il a utilisé une caméra multispectrale de sa conception, de 240 millions de pixels, qui enregistre treize bandes de longueurs d'onde, de l'ultraviolet à l'infrarouge. En octobre 2007, il a annoncé avoir repéré au-dessus de l'œil gauche la trace d'un unique poil de sourcil, indice selon lui d'un sourcil complet disparu avec les restaurations.

Un texte ancien va dans son sens. Dans ses Vies publiées en 1550, Giorgio Vasari décrit des sourcils qui « ne pouvaient être plus naturels », avec des poils plus serrés ici, plus clairsemés là. Mais Vasari n'a très probablement jamais vu l'original, parti en France avec Léonard vers 1516 : il écrit d'après des témoignages. Verdict : l'effacement est une hypothèse plausible, fondée sur un indice ténu ; l'inachèvement ne peut pas être exclu.

Le regard de la Joconde vous suit-il vraiment ?

On appelle « effet Mona Lisa » l'impression qu'un personnage peint vous fixe où que vous vous placiez dans la salle. Le phénomène est réel et bien décrit par les psychologues de la perception : un visage dont les yeux sont dirigés droit vers le plan du tableau paraît regarder chaque spectateur, quel que soit son angle de vue, parce qu'une image plane ne change pas quand on se déplace. Bien des portraits photographiques le produisent.

Trois visiteurs de dos, à des angles différents, devant un portrait inspiré de la Joconde dont le regard passe à côté d'eux
Selon l'étude de Bielefeld (2019), le regard de la Joconde passe en moyenne 15,4 degrés à droite du spectateur. Illustration IA

La Joconde, pourtant, ne produit pas cet effet. En janvier 2019, Gernot Horstmann et Sebastian Loth, chercheurs à l'université de Bielefeld, en Allemagne, ont publié dans la revue i-Perception une expérience menée auprès de 24 participants. Face au visage de la Joconde affiché sur un écran, chacun devait indiquer sur une règle l'endroit où se posait son regard. Sur plus de 2 000 estimations, la moyenne s'établit à 15,4 degrés vers la droite du spectateur, alors que l'illusion ne fonctionne que pour un regard dévié d'environ 5 degrés au plus. Conclusion des auteurs : l'effet existe, mais il porte un nom trompeur. Lisa regarde légèrement à côté de vous, sur votre droite. Le trouble qu'elle suscite tient plutôt au modelé du visage, analysé dans la page consacrée au sourire de la Joconde.

Un voile de grossesse révélé en 2006

En octobre 2004, à la demande du Louvre, une équipe du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) a numérisé le panneau en trois dimensions avec un scanner laser couleur, dans le cadre de la grande étude menée par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) avant l'installation de l'œuvre dans la salle des États. Les résultats, rendus publics en 2006 avec l'ouvrage collectif Au cœur de la Joconde, ont fait apparaître un détail noyé dans l'assombrissement général : un voile de gaze extrêmement fin et transparent qui enveloppe les épaules et le haut de la robe.

Bruno Mottin, conservateur au C2RMF, l'a identifié comme un guarnello, vêtement léger que portaient à Florence les femmes enceintes ou venant d'accoucher. La lecture concorde avec la biographie du modèle : Lisa donne naissance à son fils Andrea à la fin de 1502, peu avant que Léonard ne commence le portrait (voir qui est la Joconde). Les mêmes images montrent que ses cheveux, qu'on croyait dénoués, sont en réalité rassemblés en chignon sous une fine coiffe, comme il convenait à une femme mariée et respectable. Verdict : le voile est un fait matériel ; la grossesse ou la naissance récente reste une interprétation vraisemblable, non une certitude.

Un autre portrait caché sous la Joconde ?

En décembre 2015, Pascal Cotte a présenté dans un documentaire de la BBC le résultat de dix ans de travail sur ses images. Grâce à une méthode de son invention, la Layer Amplification Method (LAM), qui sépare les réflexions lumineuses des différentes couches de peinture, il affirme distinguer plusieurs états successifs du tableau, dont un premier portrait de femme regardant de côté, sans sourire. Pour lui, ce portrait primitif serait celui de Lisa Gherardini, et la femme visible aujourd'hui en serait une autre.

Les spécialistes sont restés sceptiques. Martin Kemp, professeur émérite à Oxford, a salué l'ingéniosité du procédé mais jugé « intenable » l'idée d'une image cachée sous la surface : les reconstructions montrent selon lui une évolution continue, faite de repentirs, et non deux tableaux superposés. Le Louvre, sollicité par la BBC, n'a pas commenté, Cotte ne faisant pas partie de l'équipe désignée pour l'étude officielle. Que Léonard ait retouché son panneau pendant des années n'est, en revanche, contesté par personne.

En 2020, Pascal Cotte et Lionel Simonot ont publié dans le Journal of Cultural Heritage, revue à comité de lecture, une découverte plus sobre : des traces de spolvero, c'est-à-dire de poudre de charbon tamponnée à travers les trous d'un carton piqué pour reporter un dessin. Elles indiquent que Léonard a, ici aussi, travaillé d'après un dessin préparatoire, comme pour d'autres portraits.

Lettres dans les yeux, autoportrait, Salaì : les théories fragiles

Des lettres et des chiffres cachés ?

En décembre 2010, l'Italien Silvano Vinceti, président d'un comité privé pour la valorisation du patrimoine, a affirmé avoir lu sur des reproductions à très haute définition les lettres « LV » dans la pupille droite, d'autres signes dans la gauche et le nombre « 72 » sous une arche du pont du paysage. Le Louvre a répondu que les examens de laboratoire de 2004 et de 2009 n'avaient révélé aucune inscription, lettre ni chiffre, et que ces formes naissent du réseau de craquelures d'une peinture sur bois vieille de cinq siècles. Pascal Cotte, lui aussi, y a vu des craquelures et a qualifié l'hypothèse de fantaisiste.

Un autoportrait travesti ?

En 1987, l'artiste numérique Lillian Schwartz, associée aux laboratoires Bell, a juxtaposé par ordinateur une moitié du visage de la Joconde et la moitié inversée de l'autoportrait présumé de Léonard à la sanguine, conservé à Turin. Les traits coïncidaient, d'où l'hypothèse d'un autoportrait déguisé. L'argument prouve peu : deux visages dessinés par la même main, selon le même système de proportions, se ressemblent forcément, et l'identification du dessin de Turin comme autoportrait est elle-même discutée. Aucun document ne soutient la thèse.

Salaì, modèle caché ?

En février 2011, Silvano Vinceti a désigné comme modèle Gian Giacomo Caprotti, dit Salaì, élève et compagnon de Léonard pendant près de trente ans, en comparant le nez et la bouche de la Joconde à ceux de figures pour lesquelles Salaì aurait posé. Le Louvre a rappelé que l'auteur n'avait jamais examiné le tableau, et le spécialiste de Léonard Pietro Marani a jugé la théorie sans fondement. Salaì occupe pourtant une vraie place dans cette histoire : l'inventaire de ses biens, dressé à Milan en 1525, mentionne un tableau « dit la Joconda », première occurrence connue du titre.

Les vraies couleurs de la Joconde, sous un vernis jauni

Le secret le mieux établi est aussi le plus prosaïque : la Joconde que voient les visiteurs n'a plus ses couleurs d'origine. Les vernis appliqués au fil des siècles ont jauni et donnent à l'ensemble une dominante brun-vert ; le ciel et les lointains, peints dans des bleus, tirent aujourd'hui vers le vert. Théophile Gautier le remarquait déjà en 1864 : « par la carbonisation des couleurs », le costume du modèle était « devenu presque celui d'une veuve ».

La Joconde coupée en deux : à gauche sous un vernis jauni, à droite avec des couleurs fraîches imaginées
Restitution imaginaire : la reconstitution virtuelle de Pascal Cotte et Mady Elias suggère des bleus et des blancs bien plus francs. Illustration IA

Pascal Cotte et la physicienne Mady Elias ont modélisé l'absorption de ce vernis dégradé pour le retirer virtuellement : leur reconstitution, présentée en 2007, restitue des lointains bleutés, des blancs francs et des carnations plus claires. La copie du Prado, peinte dans l'atelier de Léonard en même temps que l'original et débarrassée en 2012 de son fond noir, donne une autre idée de la fraîcheur initiale de la palette. Le Louvre, de son côté, n'a pas entrepris d'allègement des vernis de l'original, un panneau de peuplier de 79,4 × 53,4 cm fendu dans sa partie haute et d'une grande fragilité. Pour la technique des glacis et du modelé, voir la page sur le sfumato.

Secrets de la Joconde : le tableau récapitulatif des théories

ThéorieAuteurAnnéeCe qu'on peut en dire
Sourcils et cils effacésPascal Cotte2007Plausible mais fondé sur un seul poil repéré ; Vasari les décrit sans avoir vu le tableau.
Regard qui suit le spectateurCroyance populaire, testée par G. Horstmann et S. Loth2019Faux pour la Joconde : son regard passe à 15,4° à droite du spectateur.
Voile de grossesse (guarnello)Bruno Mottin (C2RMF), d'après le scan du CNRC2006Voile avéré ; grossesse ou naissance récente vraisemblable, non prouvée.
Portrait caché sous la surfacePascal Cotte2015Contesté : des repentirs d'un même tableau plutôt qu'une autre œuvre (Martin Kemp).
Dessin reporté au spolveroPascal Cotte et Lionel Simonot2020Publié dans une revue scientifique ; cohérent avec la pratique d'atelier de Léonard.
Lettres et chiffres dans les yeuxSilvano Vinceti2010Rejeté par le Louvre : il s'agit de craquelures.
Autoportrait de LéonardLillian Schwartz1987Ressemblance de « main », aucune preuve documentaire.
Salaì comme modèleSilvano Vinceti2011Sans fondement selon les spécialistes ; le modèle documenté est Lisa Gherardini.
Couleurs d'origine sous le vernisMady Elias et Pascal Cotte2007Le jaunissement est un fait ; la palette restituée reste une simulation.

Questions fréquentes

La Joconde a-t-elle des sourcils ?

Pas à l'œil nu. Pascal Cotte affirme avoir repéré en 2007, par imagerie multispectrale, la trace d'un poil de sourcil au-dessus de l'œil gauche, ce qui suggère des sourcils effacés par d'anciens nettoyages. Vasari les décrit en 1550, mais il n'avait sans doute pas vu le tableau. L'hypothèse d'un visage laissé inachevé par Léonard reste donc ouverte.

Les yeux de la Joconde suivent-ils le spectateur ?

Non. L'« effet Mona Lisa » existe pour les visages peints qui regardent droit devant eux, mais une étude de l'université de Bielefeld publiée en 2019 a mesuré que le regard de la Joconde est orienté en moyenne à 15,4 degrés vers la droite du spectateur. C'est trop pour produire l'illusion, qui ne fonctionne qu'en deçà de 5 degrés environ.

Y a-t-il un autre tableau sous la Joconde ?

Pascal Cotte l'a affirmé en 2015, en reconstituant par imagerie un premier portrait sous la surface. La plupart des spécialistes, dont Martin Kemp, y voient plutôt les repentirs successifs d'un même tableau, retravaillé pendant des années par Léonard. Le Louvre n'a pas repris cette lecture à son compte.

La Joconde était-elle enceinte ?

Peut-être. La numérisation 3D réalisée en 2004 et publiée en 2006 a révélé un voile de gaze, le guarnello, que portaient les Florentines enceintes ou récemment accouchées. Lisa Gherardini avait eu un fils, Andrea, à la fin de 1502, peu avant le début du portrait. Le vêtement rend cette lecture plausible sans la prouver.

Y a-t-il des lettres cachées dans les yeux de la Joconde ?

Non, selon le Louvre. Les lettres « LV » et le nombre « 72 » signalés en 2010 par Silvano Vinceti à partir de reproductions numériques n'ont été retrouvés par aucun des examens de laboratoire de 2004 et 2009. Les formes observées correspondent aux craquelures naturelles d'une peinture sur bois du début du XVIe siècle.

Sources

  • Jean-Pierre Mohen, Michel Menu et Bruno Mottin (dir.), Au cœur de la Joconde. Léonard de Vinci décodé, Gallimard / musée du Louvre, 2006.
  • Gernot Horstmann et Sebastian Loth, étude sur l'effet Mona Lisa, i-Perception, janvier 2019 (université de Bielefeld).
  • Pascal Cotte et Lionel Simonot, « Mona Lisa's spolvero revealed », Journal of Cultural Heritage, vol. 45, 2020.
  • Conseil national de recherches du Canada, numérisation laser 3D de la Joconde réalisée avec le C2RMF (2004, résultats publiés en 2006).
  • Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, Florence, 1550 et 1568, vie de Léonard de Vinci.
  • Théophile Gautier, Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor, Les Dieux et les demi-dieux de la peinture, Paris, Morizot, 1864, chapitre « Léonard de Vinci ».
  • Martin Kemp et Giuseppe Pallanti, Mona Lisa: The People and the Painting, Oxford University Press, 2017.
  • Musée du Louvre, département des Peintures, notice de l'œuvre INV. 779 (collections.louvre.fr).

À lire aussi