Le paysage de la Joconde, entre observation et invention
Derrière Lisa s'étend un paysage de rochers, d'eaux et de chemins, traversé par un pont à arches. Arezzo, Bobbio, Laterina, Lecco et le Montefeltro revendiquent ce panorama, mais aucun lieu n'est prouvé : la plupart des spécialistes y voient un paysage recomposé.

- Point de vue
- Élevé, depuis une loggia
- Pont
- À droite, à hauteur de l'épaule gauche
- Horizons
- Gauche plus bas que droite
- Procédé
- Perspective atmosphérique
- Lieu réel
- Non identifié
Le paysage de la Joconde se déploie sur toute la largeur du panneau, derrière le parapet de la loggia où Lisa est assise. À gauche, un chemin descend en lacets ; à droite, une rivière serpente et passe sous un pont de pierre à plusieurs arches ; au loin, des pitons rocheux et des étendues d'eau se dissolvent dans une brume bleue. Aucun site réel n'a été identifié avec certitude. Depuis les années 1990, les candidats se succèdent, du Ponte Buriano près d'Arezzo à Lecco en 2024, mais la majorité des historiens de l'art voient dans cet arrière-plan un paysage composite, nourri des observations de Léonard en géologie et en hydraulique.
Que montre le paysage à l'arrière-plan de la Joconde ?
Le spectateur domine le paysage, comme s'il se tenait au sommet d'une colline : la vue plonge vers des vallées puis remonte vers des hauteurs lointaines. Aucun village, aucune silhouette humaine n'y apparaît ; seuls le chemin et le pont rappellent la présence des hommes.
- Au premier plan : le parapet de la loggia, avec à chaque extrémité la base d'une colonne à peine visible.
- À gauche : un chemin sinueux, de couleur ocre, qui descend vers le bas du tableau à hauteur de l'épaule droite du modèle, puis des rochers et un plan d'eau plus haut.
- À droite : une rivière encaissée dans une vallée, franchie par un pont à plusieurs arches, au niveau de l'épaule gauche de Lisa.
- Au loin : des lacs suspendus entre des pics déchiquetés, de part et d'autre de la tête, qui se fondent dans un ciel pâle.
Ce paysage dialogue avec la figure. Les méandres de la rivière répondent aux plis de l'étoffe sur l'épaule, et les chemins tracent des courbes qui prolongent celles du voile et des cheveux. La composition d'ensemble est détaillée dans l'analyse de la Joconde.
Deux horizons qui ne se raccordent pas
Le détail le plus étrange du paysage tient à ses horizons. La ligne d'horizon de la partie gauche est sensiblement plus basse que celle de la partie droite, et la tête du modèle masque l'endroit où elles devraient se rejoindre. Ernst Gombrich, dans son Histoire de l'art, en a tiré une observation célèbre : quand on regarde la gauche du tableau, la femme paraît plus grande et plus droite que lorsqu'on regarde la droite. Ce léger déséquilibre contribuerait à l'impression de vie et d'instabilité que dégage le visage.
Le décalage était-il voulu ? Gombrich le pensait, en y voyant un procédé comparable au flou du sfumato : laisser l'œil hésiter. Une autre explication, purement matérielle, renvoie à la longue genèse d'un tableau repris pendant plus de dix ans, chaque moitié du paysage ayant pu être peinte ou corrigée séparément. Les deux lectures ne s'excluent pas, et aucun texte de Léonard ne tranche.
La perspective atmosphérique : pourquoi les lointains sont bleus
Léonard a théorisé ce que l'on nomme la perspective atmosphérique, ou aérienne. Dans les notes réunies après sa mort par son élève Francesco Melzi, et connues sous le titre de Traité de la peinture, il explique que l'air interposé entre l'œil et les objets lointains les rend plus pâles, plus flous et plus bleus, à proportion de la distance. Il en fait une règle d'atelier : diminuer la netteté des contours et la saturation des couleurs à mesure que l'on s'éloigne.
La Joconde en est la démonstration. Les bruns chauds et les ocres du premier plan cèdent la place à des verts dans les vallées intermédiaires, puis à des bleus et des blancs bleutés sur les pics. Dans le Codex Leicester, Léonard rapporte d'ailleurs une ascension du Monboso, qu'on identifie souvent au mont Rose, d'où il observe le bleu du ciel et le voile de l'air. Le jaunissement des vernis a toutefois écrasé ces contrastes : le bleu des lointains tire aujourd'hui vers le vert, comme l'explique la page consacrée aux secrets de la Joconde.
Un paysage de géologue et d'hydraulicien
L'arrière-plan reflète les recherches que Léonard mène au moment même où il peint le portrait. Il s'intéresse depuis sa jeunesse au paysage réel : son dessin de la vallée de l'Arno, daté du 5 août 1473 et conservé aux Offices, est considéré comme le premier paysage dessiné d'après nature et daté de l'art occidental. Au début des années 1500, ses travaux portent directement sur le territoire toscan.
- 1502 : au service de César Borgia comme ingénieur militaire, il dessine la célèbre carte à vol d'oiseau du Val di Chiana, qui couvre le haut Valdarno, Arezzo et le lac Trasimène (Royal Collection, Windsor, RL 12278).
- 1503-1504 : pendant la guerre contre Pise, il participe au projet florentin de détournement de l'Arno.
- Vers 1506-1510 : dans le Codex Leicester, il étudie l'érosion, les fossiles et la circulation des eaux, et compare la terre à un corps vivant dont l'eau serait le sang.
Dans ses notes, Léonard imagine aussi que certains bassins de l'Arno ont jadis été occupés par des lacs, retenus par des barrages rocheux avant de se vider. Les étendues d'eau suspendues de la Joconde, encadrées de rochers, font écho à cette géologie du temps long. Martin Kemp a proposé de lire le tableau comme une méditation sur le « corps de la terre » mis en regard du corps de la femme : l'eau qui creuse les vallées répond au sang et aux souffles de la vie humaine. C'est une interprétation, mais elle s'appuie sur des textes de Léonard. Ses carnets et ses machines sont présentés dans la page sur les inventions de Léonard de Vinci.
Le pont de la Joconde : quel lieu réel ?
Le pont à arches, seul élément construit et reconnaissable, concentre les tentatives d'identification. Cinq grandes pistes ont été proposées, presque toutes par des chercheurs ou des collectivités des régions concernées.
Ponte Buriano, près d'Arezzo
C'est le candidat historique. L'intuition revient à un avocat d'Arezzo, Cesare Mafucci ; en 1993, le chercheur Carlo Starnazzi lui a donné un appui géomorphologique. Un colloque tenu à Arezzo en 1999 a relayé la thèse, que Carlo Pedretti, grand spécialiste de Léonard, a jugée digne d'attention. Ce pont médiéval franchit l'Arno à quelques kilomètres d'Arezzo, dans une région que Léonard a cartographiée.
Bobbio et le Ponte Gobbo
En janvier 2011, l'historienne Carla Glori a proposé le Ponte Gobbo de Bobbio, sur la Trebbia, en Émilie-Romagne. Elle lisait dans le « 72 » prétendument peint sous une arche une allusion à une crue de la Trebbia en 1472 et identifiait le modèle à Bianca Giovanna Sforza. Martin Kemp a jugé la ressemblance peu convaincante, et les « chiffres » invoqués relèvent, selon le Louvre, des craquelures de la peinture.
Le Ponte Romito de Laterina
Le 3 mai 2023, Silvano Vinceti a présenté une nouvelle candidate, après avoir longtemps privilégié Buriano : le Ponte Romito, pont d'origine étrusco-romaine sur l'Arno, près de Laterina, à l'ouest d'Arezzo. Ses arguments : le pont du tableau compte quatre arches, comme le Romito dans son état ancien, quand Buriano en a davantage ; un document des Archives d'État de Florence le décrit en service et très fréquenté entre 1501 et 1503 ; le site est encadré de reliefs. Faiblesse majeure : il n'en subsiste qu'une arche, et la comparaison repose sur une reconstitution virtuelle.
Lecco et le lac de Garlate
En mai 2024, la géologue Ann Pizzorusso a présenté lors d'un congrès de géologie à Lecco une lecture fondée sur les roches et les reliefs : le pont serait le pont Azzone Visconti, construit au XIVe siècle à Lecco, le plan d'eau le lac de Garlate, et les montagnes celles qui dominent la ville, une région que Léonard a parcourue et décrite. Martin Kemp et Francesca Fiorani, de l'université de Virginie, ont objecté que Léonard ne copiait pas des sites précis mais recomposait la nature ; le conservateur du Louvre Vincent Delieuvin n'a pas souhaité commenter.
Le Montefeltro et la Valmarecchia
Au début des années 2010, la peintre et photographe Rosetta Borchia et la géomorphologue Olivia Nesci, de l'université d'Urbino, ont publié Codice P, un atlas qui situe le paysage dans le Montefeltro, vu depuis la vallée de la Marecchia, aux confins des Marches et de la Romagne. Elles associent cette lecture à une autre identification du modèle, liée à la cour d'Urbino, que la note de 1503 désignant Lisa del Giocondo rend très improbable (voir qui est la Joconde).
| Lieu proposé | Défendu par | Date | Argument principal | Point faible | Verdict |
|---|---|---|---|---|---|
| Ponte Buriano (Arno, Arezzo) | Cesare Mafucci, Carlo Starnazzi | 1993 | Pont médiéval dans une région cartographiée par Léonard | Nombre d'arches différent ; relief peu accidenté | Possible, non démontré |
| Ponte Gobbo (Trebbia, Bobbio) | Carla Glori | 2011 | Pont à arches multiples ; « 72 » lu comme la crue de 1472 | Repose sur des signes que le Louvre attribue aux craquelures | Peu probable |
| Val di Chiana | Donato Pezzutto | 2011 | Concordances avec la carte de Léonard (RL 12278) | Ressemblances générales, pas de site précis | Source d'inspiration plausible |
| Ponte Romito (Arno, Laterina) | Silvano Vinceti | 2023 | Quatre arches ; pont en usage en 1501-1503 | Une seule arche subsiste ; reconstitution numérique | Hypothèse non vérifiable |
| Pont Azzone Visconti et lac de Garlate (Lecco) | Ann Pizzorusso | 2024 | Concordances géologiques et topographiques | Rejeté par plusieurs historiens de l'art | Hypothèse discutée |
| Montefeltro, Valmarecchia | Rosetta Borchia, Olivia Nesci | Années 2010 | Comparaison photographique des reliefs | Liée à une identification du modèle peu crédible | Peu probable |
Un paysage imaginaire, ou plutôt composite
La position majoritaire, défendue notamment par Martin Kemp et Francesca Fiorani, tient en une phrase : Léonard a observé des paysages réels, mais il n'en a peint aucun tel quel. Plusieurs indices plaident en ce sens. Les horizons décalés sont impossibles dans un site réel vu d'un seul point. Les lacs perchés entre des pics alpins ne correspondent pas à la Toscane des collines. Et la multiplicité même des candidats, chacun fondé sur un pont à arches comme l'Italie en comptait des centaines, montre que le motif est générique.

Léonard lui-même revendiquait cette liberté. Dans les notes du Traité de la peinture, il affirme que le peintre est « seigneur » de tout ce qu'il veut représenter, qu'il peut créer à son gré vallées, montagnes et vastes plaines vues des sommets, et il conseille de regarder les taches des vieux murs pour y découvrir des paysages. Le paysage de la Joconde se comprend mieux ainsi : une synthèse de la vallée de l'Arno, des Préalpes lombardes qu'il connaissait depuis ses années milanaises et de ses théories sur l'eau, ordonnée par la perspective atmosphérique. Le pont n'en reste pas moins un détail précieux : il rappelle que ce monde minéral et ancien est aussi traversé par les routes des hommes.
Questions fréquentes
Où se trouve le paysage de la Joconde ?
Nulle part avec certitude. Plusieurs lieux ont été proposés : le Ponte Buriano et le Ponte Romito près d'Arezzo, Bobbio sur la Trebbia, Lecco et le lac de Garlate, ou le Montefeltro. Aucun n'est confirmé par un document. La plupart des spécialistes pensent que Léonard a composé un paysage idéal à partir d'observations réelles, notamment en Toscane et en Lombardie.
Quel est le pont derrière la Joconde ?
Le pont à plusieurs arches, à droite du modèle, n'est pas identifié. Les candidats les plus cités sont le Ponte Buriano sur l'Arno, défendu depuis 1993, le Ponte Romito de Laterina, proposé par Silvano Vinceti en 2023, et le pont Azzone Visconti de Lecco, proposé par Ann Pizzorusso en 2024. Aucune de ces hypothèses ne fait consensus.
Pourquoi l'horizon de la Joconde n'est-il pas au même niveau ?
L'horizon de gauche est plus bas que celui de droite, et la tête du modèle cache leur jonction. Ernst Gombrich y voyait un effet voulu : selon le côté que l'on regarde, la femme paraît plus ou moins grande, ce qui anime le visage. Le décalage peut aussi résulter des nombreuses reprises du tableau sur plus de dix ans.
Pourquoi le paysage de la Joconde est-il si bleu et si flou ?
Léonard applique la perspective atmosphérique, qu'il a théorisée : plus un objet est lointain, plus l'air qui l'en sépare le rend pâle, flou et bleuté. Les ocres du premier plan passent ainsi aux verts puis aux bleus des sommets. Les vernis jaunis ont depuis atténué ce dégradé, et les bleus tirent aujourd'hui vers le vert.
Sources
- Ernst H. Gombrich, Histoire de l'art (The Story of Art, 1re éd. 1950), Phaidon, chapitre sur Léonard de Vinci.
- Martin Kemp, Léonard de Vinci. Les merveilleuses œuvres de la nature et de l'homme (Leonardo da Vinci: The Marvellous Works of Nature and Man, 1981, éd. revue 2006).
- Martin Kemp et Giuseppe Pallanti, Mona Lisa: The People and the Painting, Oxford University Press, 2017.
- Léonard de Vinci, Codex Leicester (vers 1506-1510) et Traité de la peinture (Codex Urbinas Latinus 1270, Bibliothèque apostolique vaticane).
- Royal Collection Trust, Léonard de Vinci, carte du Val di Chiana, RL 12278 ; Museo Galileo, Florence, notice sur la carte.
- Il Post, « C'è una nuova teoria sul paesaggio dietro alla Gioconda », 4 mai 2023 (thèse de Silvano Vinceti sur le Ponte Romito).
- The Art Newspaper, article du 15 mai 2024 sur la thèse d'Ann Pizzorusso et les réactions de Martin Kemp et Francesca Fiorani.
- La Nazione (édition d'Arezzo), articles sur la thèse du Ponte Buriano de Cesare Mafucci et Carlo Starnazzi.
- Rosetta Borchia et Olivia Nesci, Codice P. Atlante illustrato del reale paesaggio della Gioconda, Mondadori Electa.
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