L.H.O.O.Q., la Joconde à moustache de Marcel Duchamp
En 1919, Marcel Duchamp trace au crayon une moustache et une barbiche sur une carte postale de la Joconde et l'intitule L.H.O.O.Q., à lire à voix haute : « Elle a chaud au cul ». Quelques secondes de travail, et l'acte fondateur de toutes les Joconde détournées.
- Artiste
- Marcel Duchamp (1887-1968)
- Date
- 1919, Paris
- Technique
- Crayon sur reproduction, 19,7 × 12,4 cm
- Catégorie
- Ready-made « rectifié »
- Original
- Collection particulière
- Réplique de 1930
- Centre Pompidou (dépôt)
L.H.O.O.Q. est une reproduction imprimée de la Joconde sur laquelle Marcel Duchamp a ajouté au crayon, en 1919 à Paris, une fine moustache aux pointes relevées et une barbiche, puis cinq lettres sous le portrait. Prononcées à la française, elles donnent « Elle a chaud au cul ». L'objet tient dans la main, mais il a fait de la Joconde revisitée un genre à part entière et reste l'un des gestes les plus commentés de Dada.
Une carte postale, un crayon, cinq lettres
Le support n'est pas un tableau : c'est un « chromo », une petite image en couleurs tirée à des milliers d'exemplaires. Duchamp parlait lui-même d'une reproduction bon marché de 8 × 5 pouces ; les catalogues donnent 19,7 × 12,4 cm. L'intervention se résume à trois éléments : la moustache, la barbiche et l'inscription « L.H.O.O.Q. » en capitales dans la marge inférieure. Rien n'est effacé ni repeint. La Joconde reste entière, simplement augmentée de quelques traits de graphite.
Le moment compte. L'année 1919 marque le quatrième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, survenue le 2 mai 1519, et le tableau, raccroché au Louvre en janvier 1914 après le vol de 1911, est devenu une vedette de la presse illustrée. S'en prendre à lui, c'est viser d'un même trait le chef-d'œuvre consacré, le culte du génie et l'image la plus reproduite de son temps. Duchamp a raconté à Pierre Cabanne qu'il n'avait d'abord montré l'objet nulle part : L.H.O.O.Q. commence comme une plaisanterie privée et ne devient publique que par sa reproduction en revue, l'année suivante.
Que veut dire L.H.O.O.Q. ?
Le titre est un rébus phonétique, ce que les linguistes appellent un gramogramme : épelées, les lettres L-H-O-O-Q sonnent comme « elle a chaud au cul », expression triviale qui prête au modèle un désir sexuel pressant. Duchamp, grand amateur de calembours, en donnait en anglais une traduction plus feutrée, there is fire down below (« il y a le feu en dessous »), rapportée par Arturo Schwarz, auteur de son catalogue raisonné. Certains lecteurs anglophones entendent aussi look (« regarde ») dans les lettres ; rien n'indique que Duchamp l'ait voulu, mais la lecture fonctionne.
La moustache ajoute un second niveau, celui du genre. Dans des entretiens des années 1950 et 1960, Duchamp a expliqué que la notoriété du tableau en faisait une cible idéale pour un scandale et que, moustachue, la jeune femme devenait très masculine, ce qui lui paraissait s'accorder avec l'homosexualité prêtée à Léonard. Beaucoup d'historiens y voient un écho à Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910), l'essai dans lequel Sigmund Freud interprète le sourire de la Joconde à partir de la psychologie du peintre. Le brouillage du masculin et du féminin annonce Rrose Sélavy, homophone d'« Éros, c'est la vie », l'alter ego féminin que Duchamp incarne devant l'objectif de Man Ray en 1920-1921.
Un « ready-made rectifié » : de quoi s'agit-il ?
Depuis la Roue de bicyclette (1913), le Porte-bouteilles (1914) et surtout l'urinoir de Fountain (1917), Duchamp désigne comme œuvres des objets manufacturés qu'il n'a pas fabriqués : ce sont les ready-made. L.H.O.O.Q. relève d'une variante. L'objet trouvé, ici une reproduction imprimée, reçoit une intervention manuelle minimale. Le Centre Pompidou catalogue sa réplique de 1930 comme « ready-made rectifié » ; son dossier pédagogique emploie l'expression de ready-made « aidé ». Les deux termes désignent la même opération, déjà à l'œuvre dans Pharmacie (1914), un chromo de paysage d'hiver auquel Duchamp ajoute deux petites touches de couleur.
Le choix d'une reproduction plutôt que d'une copie peinte est décisif. Duchamp ne dégrade pas la Joconde, qu'il n'a jamais touchée : il intervient sur l'image de série, celle des cartes postales et des manuels scolaires. Sa cible est moins Léonard que la dévotion au chef-d'œuvre et ce qu'il appelait la peinture « rétinienne », faite pour flatter l'œil plutôt que pour solliciter l'esprit. Dans ses notes, il imagine d'ailleurs le geste inverse, le « ready-made réciproque » : se servir d'un Rembrandt comme d'une planche à repasser.
Les versions de L.H.O.O.Q., de 1919 à 1965
Duchamp n'a cessé de revenir sur son propre geste, au point que L.H.O.O.Q. existe en plusieurs versions, répliques et éditions. Les étapes principales :
- Original réalisé à Paris : crayon sur reproduction en couleurs, 19,7 × 12,4 cm. D'après le catalogue raisonné d'Arturo Schwarz, il appartient à une collection particulière parisienne.
- Francis Picabia place l'œuvre en couverture du numéro 12 de sa revue 391. L'original n'étant pas disponible, il redessine lui-même la moustache sur une reproduction, oublie la barbiche et légende l'image « Tableau Dada par Marcel Duchamp ». Les lettres L.H.O.O.Q. figurent aussi dans son tableau Le Double Monde (1919), conservé au Centre Pompidou.
- Réplique au crayon sur une héliogravure plus grande (feuille de 61,5 × 49,5 cm), signée « réplique / 1930 » et présentée à Paris dans l'exposition La Peinture au défi, à la galerie Goemans. Propriété du Parti communiste français, auquel Louis Aragon l'avait donnée, elle est déposée au Musée national d'art moderne.
- Une reproduction de L.H.O.O.Q. entre dans la Boîte-en-valise, le musée portatif où Duchamp rassemble ses œuvres en miniature.
- Duchamp complète deux exemplaires de la version de 391 en ajoutant la barbiche à l'encre, avec la mention « Moustache par Picabia / barbiche par Marcel Duchamp / avril 1942 ». L'un, daté 1920/1942, est au Metropolitan Museum of Art de New York.
- Le motif est repris sur un torchon, signe que la plaisanterie est devenue un emblème.
- Édition lithographique ; le Norton Simon Museum de Pasadena conserve une réplique de cette année-là.
- L.H.O.O.Q. rasée : une carte à jouer reproduisant la Joconde sans aucune retouche, montée sur l'invitation du dîner qui précède l'exposition Not Seen and/or Less Seen of/by Marcel Duchamp/Rrose Sélavy 1904-64 à la galerie Cordier & Ekstrom de New York. Duchamp inscrit « rasée » au-dessus des lettres.
La version de 1965 retourne la plaisanterie avec une économie remarquable. L'image est redevenue la Joconde, intacte, mais le titre suffit à la faire voir « rasée » : le spectateur cherche la moustache absente. Rien n'a été modifié matériellement ; seul le nom change ce que l'on regarde. Quarante-six ans après 1919, la Joconde à moustache est devenue si célèbre que l'original lui-même paraît en être une version.
Où voir L.H.O.O.Q. aujourd'hui ?
L'original de 1919 n'est pas visible : il appartient à un particulier. La version la plus accessible est la réplique de 1930 du Centre Pompidou, qui figure dans la rétrospective Marcel Duchamp organisée par le MoMA et le Philadelphia Museum of Art, présentée à New York d'avril à août 2026 puis à Philadelphie du 10 octobre 2026 au 31 janvier 2027.
| Version | Date | Lieu de conservation |
|---|---|---|
| Original | 1919 | Collection particulière (non visible) |
| Couverture de 391, complétée par Duchamp | 1920 / 1942 | Metropolitan Museum of Art, New York |
| Réplique de 1930 | 1930 | Centre Pompidou, Paris (dépôt du PCF), prêtée à Philadelphie jusqu'au 31 janvier 2027 |
| Réplique | 1964 | Norton Simon Museum, Pasadena |
| L.H.O.O.Q. rasée | 1965 | MoMA (New York), Philadelphia Museum of Art, IMMA (Dublin), Museum Boijmans Van Beuningen (Rotterdam) |
Ce que L.H.O.O.Q. a changé
Le geste de Duchamp a fait du détournement de chef-d'œuvre un procédé artistique reconnu. En 1954, Salvador Dalí pose avec le photographe Philippe Halsman pour un autoportrait en Joconde, sa propre moustache remplaçant celle de 1919. En 1963, Andy Warhol répète l'image en sérigraphie, déplaçant la question de l'iconoclasme vers celle de la reproduction de masse. En 2009, l'Indien Subodh Gupta intitule Et tu, Duchamp ? un buste en bronze de la Joconde à barbiche : l'hommage cite désormais Duchamp autant que Léonard. Le parcours complet de ces reprises est retracé dans notre panorama des Joconde revisitées.
L'œuvre a aussi changé le regard du grand public. La moustache sur la Joconde est devenue le geste d'irrévérence le plus partagé, du cahier d'écolier aux mèmes et publicités, et le point de départ de nombreuses séquences d'arts plastiques au collège. Elle a contribué, à sa manière, à la célébrité de la Joconde : on ne parodie que ce que tout le monde reconnaît, et chaque parodie renforce cette reconnaissance.
Reste un paradoxe juridique. La Joconde est dans le domaine public depuis des siècles, mais pas sa moustache : Duchamp est mort le 2 octobre 1968, et ses œuvres restent protégées par le droit d'auteur jusqu'à la fin de 2038, droits gérés en France par l'ADAGP. Reproduire la Joconde est libre ; reproduire L.H.O.O.Q. suppose une autorisation, sauf exceptions légales strictement encadrées, comme certains usages pédagogiques.
Questions fréquentes
Que signifie L.H.O.O.Q. ?
Lues lettre par lettre en français, les initiales L.H.O.O.Q. donnent « Elle a chaud au cul », expression vulgaire qui prête à la Joconde un désir sexuel. Duchamp en proposait en anglais une traduction plus allusive, there is fire down below. Le titre fonctionne comme un rébus : il faut le prononcer pour le comprendre, ce qui oblige le spectateur à participer à la blague.
Pourquoi Duchamp a-t-il mis une moustache à la Joconde ?
Pour s'attaquer au tableau le plus vénéré de son époque, en pleine commémoration des 400 ans de la mort de Léonard (1919), et tourner en dérision le culte du chef-d'œuvre. Duchamp a aussi expliqué que la moustache rendait le modèle masculin, en écho à l'homosexualité prêtée au peintre. Le geste, minimal, montre qu'un objet de série peut devenir œuvre par un choix et quelques traits.
Où se trouve l'original de L.H.O.O.Q. ?
L'original de 1919, une reproduction de 19,7 × 12,4 cm, appartient à une collection particulière, à Paris selon le catalogue raisonné d'Arturo Schwarz. La version la plus souvent exposée est la réplique de 1930 déposée au Centre Pompidou, présentée jusqu'au 31 janvier 2027 au Philadelphia Museum of Art. Le Metropolitan Museum de New York conserve la version de Picabia complétée par Duchamp en 1942.
Qu'est-ce que L.H.O.O.Q. rasée ?
C'est une œuvre de janvier 1965 : une carte à jouer reproduisant la Joconde sans aucune retouche, montée sur l'invitation d'un dîner d'exposition à New York, avec le mot « rasée » écrit au-dessus des lettres L.H.O.O.Q. Duchamp y montre que le titre suffit à changer le regard : on cherche une moustache qui n'existe plus. Le MoMA et le Philadelphia Museum of Art en conservent des exemplaires.
Peut-on reproduire L.H.O.O.Q. librement ?
Non. La Joconde de Léonard est dans le domaine public, mais L.H.O.O.Q. est une œuvre de Marcel Duchamp, mort en 1968 : elle reste protégée par le droit d'auteur jusqu'à la fin de 2038. Une reproduction commerciale suppose l'accord des ayants droit, représentés en France par l'ADAGP. Dessiner sa propre moustache sur une reproduction de la Joconde reste en revanche parfaitement libre.
Sources
- Centre Pompidou, notice de L.H.O.O.Q. (réplique de 1930, ready-made rectifié) : centrepompidou.fr, et dossier pédagogique « Marcel Duchamp » : L.H.O.O.Q.
- The Metropolitan Museum of Art, notice L.H.O.O.Q., Marcel Duchamp et Francis Picabia, 1920/1942 : metmuseum.org
- The Museum of Modern Art, notice L.H.O.O.Q. Shaved, 1965 : moma.org ; Philadelphia Museum of Art, L.H.O.O.Q. Rasée : philamuseum.org
- Arturo Schwarz, The Complete Works of Marcel Duchamp, catalogue raisonné, New York, Delano Greenidge, éd. revue 1997.
- Pierre Cabanne, Entretiens avec Marcel Duchamp, Paris, Belfond, 1967.
- Marcel Duchamp, Duchamp du signe. Écrits, réunis par Michel Sanouillet, Paris, Flammarion, 1975.
- Francis Picabia (dir.), 391, n° 12, mars 1920.
- MoMA, communiqué de presse de la rétrospective Marcel Duchamp (New York, 12 avril-22 août 2026 ; Philadelphie, 10 octobre 2026-31 janvier 2027).
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